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Une traversée des Alpes en skis



Cet article est extrait de Zélie n°86 - Eté 2023, à télécharger gratuitement.



Quatre hivers de suite, l’écrivain voyageur Sylvain Tesson est parti sur les hauts sommets alpins. De Menton, au bord de la mer Méditerranée, à Trieste en Italie, avec deux compagnons, il a glissé dans « le Blanc ». Une expérience qui lui a donné le sentiment de se diluer dans la substance neigeuse.


Alpes Maritimes, Ubaye, Savoie, Valais, Tessin, Grisons, Tyrol, Alpes juliennes.. Les massifs et les vallées alpines se succèdent pour Sylvain Tesson, dans un voyage à pied et en skis qu’il raconte dans son livre Blanc (Gallimard). Entre 2018 et 2021, il est parti à la fin de l’hiver faire un tronçon de cette étonnante traversée des Alpes.


Quittant Menton avec un ami guide de haute montagne, Daniel du Lac de Fugères, Sylvain fait une rencontre inattendue le septième jour. Au refuge de San Bernolfo, un skieur les rejoint et affirme qu’il traverse les Alpes seul, appelant son voyage « Sur les chemins blancs », en hommage à un homme qui a traversé la France à pied et écrit Sur les chemins noirs... et celui-ci n’est autre que son interlocuteur, Sylvain Tesson. Philippe Rémoville ne les quittera presque plus jusqu’à Trieste, quatre ans plus tard et après une centaine de jours de périple.


En quelque sorte, cette rencontre est le seul événement vraiment inattendu du voyage. Car chaque journée succède à la précédente, différente par sa météo – du grand ciel bleu à la tempête de neige avec rafales à 100 km à l’heure -, son ambiance, et par ce que l’auteur met en œuvre pour tenir dans les moments difficiles. Il met d’ailleurs au point un système de notation fondé sur le degré de douleur, d’angoisse et de fatigue et dont les valeurs vont chacune de 0 à 5.


« Aujourd’hui, 253. La douleur, ce furent les -13°C dans 80 à l’heure de vent, raconte-t-il. La fatigue, les huit heures nécessaires à parcourir un kilomètre et demi. L’angoisse, ce fut l’avalanche et la retraite dans les rafales. Pourquoi avoir quitté le refuge ce matin ? Pourquoi sortir de sa chambre ? »


Les trois hommes ne partent qu’avec un piolet, des cordes, des crampons, des peaux de phoque – fixées aux skis de randonnée pour une meilleure accroche sur la neige -, des couteaux à glace - pour les moments où les peaux ne suffisent pas -, des masques de ski, un réchaud, un duvet, une boussole et des cartes, et un recueil de poésie ! Rien que le nécessaire, à rebours des objets de la vie courante : « Le mercantilisme global poussait à remplacer sans cesse les menus objets de nos vies, de plus en plus laids, de moins en moins solides ».


Le principal thème du livre, en quelque sorte le personnage principal est « le Blanc », la neige : « crème lissée », « draperie », « neige pailletée ». « Le séjour dans les paysages de neige est une saignée de l’âme. On respire le Blanc, on trace dans la lumière. Le monde éclate. On se gorge d’espace. Alors, s’opère l’éclaircie de l’être par le lavement du regard. » Parfois, ce battement des skis sur la neige est presque hypnotisant, comme une « annulation » de soi. Le soir, une autre hypnose prend le relais : boire du thé devant les flammes du poêle, ou devant le ciel rosi.


« L’escalade offre à l’homme pressé de gagner du temps, explique Sylvain Tesson. En 300 mètres, il traverse le spectre des sentiments – la joie, la peur, l’espoir, la plénitude. Quel précipité ! »


De col en col, de crête en crête, ils avancent entre les crevasses invisibles. « Sur nos skis, on traversait l’impermanent. Rien ne tenant ferme, on était condamnés au mouvement. En s’immobilisant, on risquait de déclencher la coulée. Avancer ou mourir : devise pour jours fragiles. »


Habité par une interrogation spirituelle – sans dire où il en est exactement -, Sylvain Tesson conclut ainsi : « Si je l’avais su avant, j’aurais récité la fin du psaume de David, dans les cabanes du soir. La bûche de pin aurait craqué dans le poêle. Le verset aurait résonné comme un cri de gratitude au terme d’une journée de liberté sur la montagne, vécue dans l’oscillation entre l’effort de la brute et la communion de l’ange : "Lave-moi et je serai plus blanc que neige". » Solange Pinilla


Photo Pixabay


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