Charlotte, aux côtés de son père âgé
- Zélie
- 26 sept.
- 5 min de lecture

Une semaine par mois, Charlotte Taillandier se rend chez son père à 800 km de chez elle. Elle suit également à distance son accompagnement. « J’y pense tout le temps », explique-t-elle. Ce dont elle aurait besoin, c’est de se sentir moins seule dans ce rôle d’aidante.
« Mon père de 88 ans, âgé et veuf, vit seul dans une grande maison à la campagne dans la région de Toulouse, raconte Charlotte Taillandier. Je suis la seule de ses enfants à être proche de lui. En 2021, j’ai décidé de l’aider de manière active, car je ne voulais pas qu’il soit complètement seul. De plus, même s’il a encore toute sa tête, il perd en autonomie. »
Une fois par mois environ, Charlotte, 54 ans - elle est mariée et n’a pas d’enfant -, prend le train depuis Paris, où elle vit et travaille. Elle traverse la France pour arriver chez son père, dans le Tarn : « Je récupère une voiture à Toulouse, et je roule jusqu’à cette maison isolée ». Elle y passe une semaine en télétravail. Sur place, elle prépare le déjeuner et le dîner pour son père et elle, s’occupe de la vie de la maison - factures, impôts... -, gère les relations avec les médecins.
Le reste du temps, elle suit à distance le planning de l’aide à domicile qu’elle a mise en place pour son père, avec l’ADMR (Aide à domicile en milieu rural) et l’entreprise Petits-fils - la moitié du coût de cette aide à domicile étant d’ailleurs déduite des impôts grâce au chèque emploi service.
« Je supplée au fur et à mesure que la situation évolue, raconte Charlotte. Au début, les personnes de l’aide à domicile venaient trois fois par semaine. Maintenant, quelqu’un passe tous les jours. » Elle ajoute : « J’ai un bon contact avec une personne de l’équipe de l’ADMR, et j’échange avec elle à propos de mon père. Par exemple, nous mettons en place la gestion des courses, les conduites... »
Charlotte gère également à distance l’entretien de la maison, ancienne, notamment quand il y a tel ou tel problème suite à un orage, un gros coup de vent.
« En 2024, j’ai pris conscience que j’étais une aidante, notamment en termes de charge mentale. Je gère la vie de mon père et c’est devenu progressivement une préoccupation quotidienne ! Cela m’accapare, j’ai moins de temps pour moi. Étant donné que deux week-ends par mois, je suis dans le train pour aller voir mon père ou rentrer à Paris, j’ai moins de temps pour ma vie sociale. »
La relation de la fille avec son père a pris un nouveau tournant. « Je fais tout cela, parce que je ne conçois pas que mon père puisse rester seul dans ce moment de sa vie. Je le vois comme un devoir envers lui, par souci de charité. C’est pourtant une implication qui est lourde. Nous avons pris cette décision en couple, car mon mari se retrouve seul pendant tout ce temps. Cependant, aider mon père me semble très évident. »
Charlotte voit un autre sens dans cet accompagnement auprès de son père : « C’est une opportunité de vivre une relation avec lui que je n’ai pas vraiment eue jusqu’ici, avec une certaine intensité. Il me raconte son enfance, sa vie professionnelle. C’est une façon de le découvrir dans une autre relation, d’adulte à adulte. Les personnes âgées ont tellement de choses à partager. Capter ce moment-là est une grande richesse, malgré les contraintes. »
Elle ajoute : « J’essaie de respecter l’étape où il en est, de ne pas le forcer. Par exemple, mon père, qui était chef d’entreprise, ne voulait pas, au départ, que des personnes extérieures viennent prendre soin de lui. Pour le laisser prendre des décisions et s’impliquer, je lui ai dit : "Tu vas faire un recrutement, c’est toi qui vas choisir les personnes qui vont venir chez toi". »
Lorsque nous demandons à Charlotte si elle attend de la reconnaissance de la part de son père, elle confie : « Je pense qu’il ne me voit pas comme une aidante, mais comme sa fille qui vient lui donner un coup de main. Il reconnaît que je l’aide pas mal. »
En 2024, Charlotte a suivi une formation gratuite proposée par l’Association française des aidants. « Il s’agit de 6 séances le jeudi soir en visio. J’ai rencontré des personnes de situations très différentes : par exemple, certaines ont des parents qui ont un cancer, d’autres des parents âgés... Tous sont mus par le désir d’accompagner leurs parents au mieux. Étant donnée leur résilience, pour moi, ce sont des héros du quotidien ! Je pense à une femme qui aidait sa mère, sa fille anorexique et son fils ayant des troubles psychotiques. Ces aidants gardent la force de s’impliquer auprès de vies dans leur fragilité. »
Pendant cette formation dispensée par Marina Al Rubaee - auteur du livre Les proches aidants pour les nuls, qui a vécu avec des parents sourds-muets et a toujours été aidante -, Charlotte a pris du recul sur son rôle d’aidante.
« Pendant ce parcours, chacun s’interroge sur ce qu’est pour lui la maladie, sur son rôle d’aidant... D’habitude, on se sent assez seul à tenir son rôle d’aidant, et on n’en parle pas au bureau. Cette formation a été un sas pour discuter. On y apprend aussi les ressources et les dispositifs que l’on peut mobiliser, tels que les congés de proche aidant, les aides financières, ou encore une subvention pour aménager le logement au rez-de-chaussée. »
Charlotte n’aime pas vraiment le mot « aidant », à cause de sa sonorité : « Je ne l’utilise pas ; je dis que je m’occupe de mon père. » Elle plaide cependant pour une meilleure reconnaissance de ce statut, qui prend tant de place dans sa vie.
De plus, ce rôle lui semble parfois un peu flou. « Au début, je m’occupais de régler ses factures mais j’ai appris que l’on ne peut pas faire ce que l’on veut. Il faut mettre en place un cadre juridique - une procuration. Même s’il n’y a pas de tutelle ou de curatelle, on doit pourtant parfois prendre certaines décisions pour la personne... De même, il n’est pas toujours simple d’être ajustée entre ce que voudrait mon père, et ce qui est bon pour lui. La maison ne m’appartient pas, et pourtant, je dois gérer des travaux. On a une place un peu intermédiaire ; on est la main, puis l’épaule, puis la canne, puis le fauteuil. On supplée, on est un étai. »
Quelle suggestion ferait Charlotte pour soutenir un aidant ? « Je lui dirais de ne pas se laisser trop happer. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Il faut trouver un moment ressource : de la lecture, de la natation, ou de la musique par exemple. On peut ainsi puiser son énergie personnelle, pour la donner aux autres ensuite. Sinon, on se laisse phagocyter - d’autant que les personnes fragiles sont parfois très en demande. Cela peut être dur de laisser la personne à nouveau seule. Il faut donc raviver sa force intérieure en permanence : telle est la clef, pour moi. »
La foi chrétienne de Charlotte joue un rôle important dans son rôle d’aidante : « Aider le plus fragile, du début à la fin de la vie, est un acte de charité. Il serait inhumain de laisser des proches vivre la dernière partie de leur vie complètement seuls. Je prie aussi pour mon père tous les jours. La prière me donne du courage, tout comme l’Eucharistie. Cela est nécessaire afin de bien discerner, quand je me demande : "Quelle est la meilleure réponse à ce problème pour mon père, là où il en est ?" » Pouvoir faire appel à l’Esprit Saint est précieux face à ces interrogations. Solange Pinilla
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Photo (c) Collection particulière






















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