Clémence, du traumatisme à l’espérance
- Zélie
- 28 déc. 2025
- 7 min de lecture

Alors qu’elle était enfant, Clémence de Vimal a subi des violences sexuelles de la part d’un cousin. Aujourd’hui comédienne, elle évoque à travers un spectacle les secrets de famille et la parole qui libère. Mais aussi une fragilité dans l’altérité, qui demeure. (Note : ce témoignage peut être éprouvant à entendre - même s’il n’entre pas dans les détails du traumatisme.)
Lorsque j’étais enfant, j’allais dans la propriété de mes grands-parents pendant les vacances scolaires. C’est là que j’ai subi des gestes incestueux de la part de mon cousin, âgé de dix ans de plus que moi. Cela a duré entre mes 5 ans et mes 12 ans. Ou peut être plus, car ma mémoire a longtemps refoulé mes souvenirs dans mon inconscient - on appelle cela l’amnésie traumatique.
Mon rapport au corps a été très perturbé. Dès 7 ou 8 ans, je me suis toujours vue obèse. J’avais besoin de combler quelque chose, et j’ai commencé à avoir une addiction aux aliments sucrés, puis à être boulimique.
A l’adolescence, j’éprouvais un mal-être profond, une détresse difficile à nommer, car j’étais dans la confusion. Je me mettais en danger. J’avais besoin d’excès, afin d’oublier les sensations traumatiques qui revenaient parfois par flashs. Des images me revenaient - mais pas les plus graves. A cause de l’abus subi, je ressentais une excitabilité physique. Celle-ci me donnait l’impression d’être vicieuse, perverse. Je n’osais pas en parler, car je craignais qu’on me dise que j’étais tordue. Pour décrocher et oublier, je buvais beaucoup, je testais des drogues.
Dans mes relations amoureuses, j’avais intégré l’idée d’être un objet de désir, et je me fondais dans le désir de l’autre, sans écouter le mien. J’étais dans l’incapacité de dire non. J’ai ainsi fait de mauvaises rencontres, sans pouvoir partir.
A l’âge de 18 ans, j’ai parlé à ma mère de certains gestes posés par mon cousin quand j’étais enfant. Elle m’a demandé de répéter. Par sa réaction, j’ai pu prendre la mesure du problème. En effet, même si je sentais que quelque chose n’était pas ajusté dans le comportement de mon cousin, je n’avais jamais pris conscience que c’était grave, puisque c’était, après tout, quelqu’un de la famille.
Ma mère m’a écoutée et m’a crue. Elle a demandé à mes frères et sœurs si eux aussi avaient été touchés de cette façon.
Au début, elle pensait gérer cela à l’amiable, en intrafamilial. Elle a commencé par en parler aux parents de mon cousin, dans l’espérance que celui-ci demande pardon. Malheureusement, en l’absence de retour positif de mon cousin et de ses parents, j’ai porté plainte. Comme il était mineur au début des faits, il a été jugé au tribunal pour mineurs. Il a été reconnu coupable ; il n’a pas été en prison, mais il est fiché par la justice. En réalité, tous les faits n’ont pas été donnés, car certains n’étaient pas encore sortis de ma mémoire traumatique.
J’ai rencontré un homme, qui allait plus tard devenir mon mari. Je lui ai dit assez rapidement que j’avais subi des actes incestueux. A ma grande surprise, il m’a répondu que lui aussi avait été abusé ! Nous avons cru en la parole de l’autre. Et cela a amené très vite beaucoup d’écoute et de délicatesse dans notre relation.
Mon mariage m’a transformée et continue de le faire. Il guérit les blessures au fur et à mesure. C’est une relation de confiance, où je peux me déposer. J’ai le temps de parler, d’écouter. Oui, j’ai été abîmée par un homme, mais je suis aussi guérie par un homme. J’ai réappris ce qu’est une relation saine, équilibrée, et un désir consenti. Pour autant, cela n’a pas toujours été simple.
Dans l’intimité, j’ai eu des réactions qui me dépassaient physiquement, et créaient une rupture entre nous deux. Par exemple, je devenais violente, dans un réflexe de défense. J’ai eu besoin de temps pour me sentir en sécurité.
Je suis née dans une famille catholique. J’ai eu une période de crise, puis j’ai fait le choix, en tant qu’adulte, de cette foi. Un désir de vérité, de simplicité et de joie m’habitent. Ce désir fait que nous pouvons déposer nos difficultés devant Dieu, et que nous ne sommes pas seuls.
Dans ce milieu catholique où j’ai grandi, il y avait cependant des écueils : la croyance que la foi va tout résoudre ; ou encore l’injonction de pardonner en silence. En réalité, la révélation de ces abus a ouvert la boîte de Pandore familiale.
On craint souvent de dévoiler l’inceste, car on pense que cela va briser la famille. Je pense que ce qui détruit la famille, c’est cette absence de vérité. Au lieu de refuser le dialogue, il faut reconnaître la gravité des faits, accompagner et protéger ceux qui sont à protéger.
De mon côté, j’ai suivi beaucoup de thérapies. Il me semble que plusieurs axes de thérapie sont nécessaire : une approche verbale, car, dans une certaine mesure, le traumatisme a empêché la pensée de se déployer dans le cerveau. Et aussi une approche corporelle : c’est le corps qui s’exprime le premier ; quand j’étais petite, je tombais très souvent et j’allais souvent à l’hôpital. La thérapie par la danse, le dessin et le théâtre m’ont beaucoup aidée.
Depuis l’âge de 8 ans, je rêvais d’être comédienne. J’avais un désir intense d’expression. Je voulais vivre plein de choses, de nombreuses vies, de nombreuses de personnes. Aujourd’hui, après des études d’art dramatique à l’académie Charles Dullin, je suis comédienne et metteuse en scène. Pour moi, être comédienne, c’est dire quelque chose sur le monde. Louis Jouvet disait que le théâtre sert à « divertir pour instruire ». Il y a les costumes, le décor, mais la pièce vient aussi nourrir quelque chose en soi.
Alors que j’étais mariée depuis deux ans, j’ai senti que le mariage m’avait stabilisée. J’avais un désir grandissant d’autre chose et le besoin de trouver ma place. J’ai quitté les compagnies dans lesquelles j’étais. Un jour, alors que j’avais déjà évoqué l’idée d’écrire sur ce sujet, mon mari m’en a parlé de nouveau : « Et si tu écrivais sur le secret de famille et sur ton histoire ? » J’ai répondu : « Oh non ! Je sors de dix ans de procédure, ma famille est partie en cacahuète, car un secret en révèle un autre... » Cependant, l’idée revenait frapper en moi. Avec un mot, « miséricorde » - amusant, chez quelqu’un qui s’appelle « clémence » -, même si je me disais que ce terme pouvait prêter à confusion.
J’ai rassemblé tous les écrits que j’avais depuis 12 à 14 ans et les parties de la procédure judiciaire, puis j’ai écrit un spectacle : « J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume » (voir encadré ci-dessous). Ce n’est peut-être pas un hasard, mais je travaille avec une équipe de femmes pour ce sujet difficile : Sophie Galitzine, Gaëlle Ménard, Aurore Jacob et Agnès de Palmaert. Je suis la seule comédienne, et j’incarne une dizaine de personnages différents, parmi lesquels les membres de la famille et des policiers.
J’ai envie de vous raconter les réactions de trois hommes après la pièce. Un jeune homme m’a avoué, interrogateur : « Ce spectacle m’a remis face à moi-même : est-ce que je me suis toujours bien comporté avec mes cousines ? » Un autre homme m’a dit : « J’avais tellement envie d’arriver sur scène et dire au cousin : bon sang, dis-lui pardon ! » La pièce a permis de donner envie à cet homme de défendre et de protéger une victime ! Je trouve cela beau, sachant que 85 % des abuseurs sont des hommes.
Enfin, un homme plus âgé, un peu « à l’ancienne », m’a confié : « Je n’étais pas toujours d’accord avec le mouvement MeToo, mais là, en sortant de ce spectacle, je suis bouche bée. Et si Gérard Depardieu est coupable des violences dont on l’accuse, il doit être condamné. » Il a vu soudain les conséquences et les enjeux de ces violences... Et puis, j’ai eu beaucoup de réactions de femmes, souvent en pleurs. L’une m’a glissé : « Remerciez votre mère de vous avoir crue. »
Il me semble que pour prévenir l’inceste, il faut poser les bonnes questions. Quand ma mère me demandait : « Est-ce que quelqu’un t’a fait du mal ? », je répondais « Non ». Il peut être pertinent de parler des sensations : « Où as-tu mal ? », « Que ressens-tu ? », « D’où vient ta colère ? ». Et s’il y a un doute, aller vers un professionnel. Plus largement, une famille où l’adulte est tout-puissant, auquel on ne peut pas dire non, et auquel on doit faire plaisir, est à mon sens un terrain pour les abus.
Le pardon est un sujet délicat. La colère, un temps partie, est revenue. Je crois qu’il va falloir que je pardonne toute ma vie à celui qui m’a fait du mal. Cependant, j’ai besoin de pardonner, pour être libérée. J’ai pu retrouver une forme d’apaisement. C’est une grâce reçue, car cette blessure abîme vraiment toute une vie.
Quand j’étais dans la panade il y a 15 ans, en pleine procédure judiciaire, jamais je ne me serais imaginée vivre la vie que j’ai aujourd’hui. Jamais je n’aurais imaginé vivre une belle relation amoureuse, ni être plus apaisée. Je veux dire que l’espérance est possible. Je ne crois pas à la fatalité. Oui, certaines blessures sont si profondes qu’elles se rappellent à nous parfois chaque jour, mais il est possible d’avancer pas à pas, et c’est cela le plus important. Un jour à la fois. » Propos recueillis par Solange Pinilla
Un seul-en-scène
« Mon spectacle J’ai besoin d’air, c’est pour cela que je fume a déjà été joué plusieurs fois, et c’est le cas actuellement au théâtre La Croisée des Chemins à Paris, explique Clémence de Vimal de sa voix qui a le timbre chaleureux d’une contrebasse. Mon intention est de raconter une histoire d’espérance, qui part de ma propre histoire, mais qui est une fiction, avec d’autres prénoms. Au-delà du sujet de l’inceste, la pièce parle des secrets de famille : tout le monde en a, avec des conséquences réelles. Le spectacle permet de voir comment une famille gère ce secret, avec en arrière-fond un désir de vérité, de paix et de justice, et un chemin intérieur. »
« J’ai besoin d’air, c’est pour ça que je fume », jusqu’au 2 janvier 2026, les jeudis et vendredi à 19 h au théâtre La Croisée des Chemins (Paris 19e).
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Photo du haut © Victoria Vinas










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