Baptiste : « Témoigner de mon alcoolisme, c’est tendre la main »
- Zélie
- 14 déc. 2025
- 7 min de lecture

De l’âge de 15 ans jusqu’à 24 ans, Baptiste Mulliez a fait de l’alcool un pansement pour ses blessures, au point de devenir alcoolique. Abstinent depuis 10 ans, il accompagne des malades de l’alcool en tant que patient-expert, et fait de la prévention auprès des lycéens et des étudiants. Il espère amener des prises de conscience et éviter à des personnes de basculer dans l’autodestruction.
Zélie : Pour commencer, pourriez-vous nous dire ce que l’alcool a abîmé dans votre vie, pendant neuf années jusqu’à l’âge de 24 ans ?
Baptiste Mulliez : En 2015, à 24 ans, l’alcool a détruit beaucoup de choses dans ma vie. Je ne suis plus scolarisé. Je ressens une grande solitude, avec le sentiment d’être inadapté à la société. L’alcool est ma béquille : quand je suis triste, anxieux, ou même joyeux. Il est comme une auto-médication, qui lisse des choses que je n’aime pas chez moi : mon hypersensibilité, ou encore le poids de la pression sociale ou familiale. J’ai l’impression que l’alcool me soulage ; mais c’est un cercle vicieux mortifère. De plus, je ressens les regards de mon entourage comme des agressions. Je suis comme enlisé.
C’est votre mère qui vous a proposé de vous rendre à une réunion des Alcooliques Anonymes. Considérez-vous qu’elle a été pour vous une sentinelle ?
Oui, elle fait partie de mes sentinelles. Ma mère, c’est l’empathie, la douceur, l’amour. La nuit, elle venait me chercher en voiture, sans savoir dans quel état elle me trouverait. Avant même de venir me parler, elle avait rejoint un groupe de l’association Al-Anon, qui soutient l’entourage de personnes malades de l’alcool. Elle avait ainsi ouvert les yeux sur l’alcoolisme et ses mécanismes. En effet, l’entourage est souvent dans le déni. De mon côté, certains proches excusaient ma consommation d’alcool excessive : « Baptiste a perdu son père, il a vécu des épreuves difficiles, il est simplement en dépression. » En fait, c’était parce que je buvais que j’étais en dépression
Ma mère voulait que je vive. Elle avait confiance. Quand j’étais dans l’obscurité, elle a posé un terme : l’alcoolisme. C’est ce dont j’avais besoin : que ma souffrance soit enfin vue, nommée, comprise. Avec le recul, je réalise que toutes mes conduites extrêmes, mes excès, mes beuveries... n’étaient que des appels à l’aide mal formulés. Ma mère m’a ouvert une porte, une porte qui soulage. En fait, je pensais être trop jeune pour pouvoir être alcoolique. A 24 ans, ce n’est pas possible, on imagine les hommes concernés plus âgés. Je croyais avoir la maîtrise de la situation, contrairement aux personnes alcooliques !
Il y a eu cette aide de ma mère, puis celle des Alcooliques Anonymes. Me retrouver devant leur porte a été une grande source de honte. Mais j’y ai trouvé de l’écoute, et un lieu pour déposer ma solitude. C’est cette humanité qui m’a sauvé. Le soutien humanise et donne de l’espoir. C’est la solitude qui détruit à petit feu, qui donne envie de s’éteindre. Là, avec des semblables, j’avais ma place. Ce groupe de parole m’a aussi permis de déconstruire des préjugés, notamment de voir que personne n’est protégé de l’alcoolisme ; mais aussi de me décentrer de ma propre souffrance. On voit beaucoup d’autodérision dans ces groupes.
Parmi mes sentinelles, mes frères ont joué un immense rôle. Mes vrais amis m’ont aidé aussi, en ne me tentant pas avec l’alcool, en me soutenant dans mon choix. Je suis allé voir notamment des psychologues et des addictologues. Tous m’ont permis d’être abstinent, depuis dix ans maintenant, et font qui je suis aujourd’hui. Je n’ai pas plus de ressources qu’un autre, mais c’est dans l’abstinence que s’exprime la liberté.
Qu’est-ce qui vous a amené à devenir patient-expert ?
C’est l’histoire de rencontres. Je pensais que l’abstinence seule allait résoudre tous mes problèmes. Or, enlever l’alcool, c’est enlever le pansement sur une plaie béante. En fait, je vivais à travers le désir des autres, avec une pression de réussite et de performance. Je suis retombé en dépression. J’ai cherché du sens à ma vie et à mon abstinence. Je voulais transmettre. Alors j’ai pensé : « Tu n’es pas le seul à avoir eu cette addiction, tu pourrais dire à ces personnes ce que tu aurais aimé entendre à me moment-là. »
A travers l’écriture d’un livre – dans le cadre d’une « Littérothérapie », thérapie par l’écriture –, j’ai raconté mon histoire dans D’avoir trop trinqué, ma vie s’est arrêtée, ouvrage qu’on peut commander en ligne. A ce moment-là, j’ai entendu parler de patient-expert, et je me suis dit : « C’est pour moi ».
J’ai suivi une formation délivrée par l’APHP (Assistance publique - Hôpitaux de Paris) pour d’anciens malades qui sont amenés à structurer leur langage expérientiel avec le double niveau : celui du patient et celui du médecin. J’ai suivi des modules théoriques, et des modules pratiques à l’hôpital parisien Bichat. L’intérêt est double : je n’ai pas de blouse blanche, alors certains se sentent moins intimidés, plus libres de parler vrai. Et parce que j’ai traversé cette maladie de l’intérieur, je peux aussi entendre ce qui ne se dit pas et décoder le langage de la souffrance.
Ce diplôme de patient-expert et celui dont je suis le plus fier ! Très vite, je me suis senti à ma place dans un monde où je trouve que tout est masque et performance – c’est cela aussi qui m’a détruit. à l’hôpital, il n’y a pas de masque. On voit la maladie et la vulnérabilité.
Aujourd’hui, je suis membre de l’Association des patients experts en addictologie (APEA) et je reçois en séance individuelle des personnes qui se questionnent sur leur relation à l’alcool. Ensemble, nous essayons d’améliorer leur qualité de vie.
Nous construisons un lien régulier, selon leurs besoins : ils peuvent m’écrire quand ils veulent, même la nuit. Juste pour avoir un espace où déposer des ressentis, sans se sentir jugé. Bien sûr, je mets des limites, je ne réponds pas forcément tout de suite. Mais je me rends disponible. Une addictologue m’avait dit : « L’addiction est une maladie du lien, qui se soigne par le lien. »
Je partage ce que j’ai traversé, ce qui m’a aidé ou non, pour que chacun puisse réfléchir à sa propre route. Mon rôle, c’est d’être un lien, d’accueillir la parole et de montrer qu’on n’est pas seul face à la souffrance.
Vous intervenez auprès de lycéens et d’étudiants pour faire de la prévention. Pourquoi ?
Je cherche une identification possible, pour que l’auditoire se sente concerné. J’ai été dans la dépendance entre mes 15 ans et mes 24 ans. Les lycéens et étudiants peuvent donc se dire : « Cela pourrait être moi. »
Je ne viens pas faire une morale « anti-alcool », mais j’invite à se questionner, à ouvrir un espace de parole. L’alcool reste un rite de passage à l’âge adulte et fait partie de la culture française, que j’aime profondément, mon père s’était même reconverti dans le vin. Mon sujet, c’est la souffrance, pas la condamnation.
Dans mes conférences, je veux surtout amener davantage de transparence, notamment à propos des rouages de l’addiction. L’alcool révèle deux réalités très différentes. Pour certains, il reste source de convivialité et d’un plaisir gustatif. Pour d’autres, c’est une habitude qui peut servir à combler une solitude, ou à apaiser une souffrance. Et c’est là que le danger commence : le plaisir peut basculer dans le besoin, jusqu’à ce que le corps et le cerveau s’en trouvent profondément modifiés, ouvrant la porte à la maladie de l’alcoolisme.
L’alcool est la première cause de mortalité évitable chez les moins de 25 ans. Il existe 1,5 à 2 millions de personnes alcooliques en France. Sachant qu’un consommateur impacte en moyenne cinq membres de son entourage, l’impact est très important. Mais souvent, on garde des œillères : si tu ne bois pas seul, ou si le vin est de qualité, il n’y a pas de problème ! Or, aux Alcooliques Anonymes, certains ne buvaient que du champagne...
Le but de mon intervention est de provoquer un peu plus de conscience, et à chacun de se demander si l’alcool a des impacts dans sa vie. C’est parfois difficile : qui a envie de se confronter à ses vulnérabilités ?
Avez-vous des retours de jeunes après une conférence ?
Le fait que je me mets à nu et que je n’ai pas peur de montrer ma vulnérabilité met à l’aise. Après la conférence, les échanges personnels sont plein de douceur et d’humanité. Les langues se délient. Les larmes coulent, car certains mots sont prononcés pour la première fois. Par exemple, « Je le tais depuis des années, mais mon père ou ma mère est concerné par l’alcoolisme. J’ai honte, je n’invite personne à la maison. »
J’entends aussi : « Tu as décrit ce que je vis, mais sous une autre forme d’addiction. » Par exemple l’addiction à la pornographie, qui touche beaucoup de jeunes. Derrière une addiction, il y a beaucoup de souffrance. N’oublions pas que la substance, c’est d’abord une solution que la personne recherche pour soulager quelque chose.
Devant ces personnes qui se confient à moi, j’écoute d’abord, là où chacun en est. Je propose parfois de réfléchir ensemble et j’évoque les ressources possibles, je peux donner des contacts, toujours avec bienveillance. Mon but : déconstruire la honte autour de soin, et simplement accompagner humainement le chemin de chacun. Par ailleurs, je suis présent sur Instagram pour créer du lien et libérer la parole aussi sur les réseaux sociaux.
Aujourd’hui, je suis heureux de ne plus fuir, de ne plus anesthésier ce que je ressens. Je vais bien, je suis marié et mon deuxième enfant va naître très bientôt. Pour moi, le sens est très important, et mon travail de patient-expert et de prévention donne une signification à ce que j’ai vécu.
Propos recueillis par S. P.
En savoir plus > baptistemulliez.com et @mulliezbaptiste
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Photo © Coll. particulière










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