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Quelques enjeux méconnus des réseaux sociaux

  • 28 févr.
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 47 minutes



Instagram, Facebook et autres TikTok sont censés faciliter les échanges, mais ils sont surtout conçus pour capter notre attention. Selon le psychologue Michael Stora, ils nous font entrer dans une sorte de régression à plusieurs niveaux.



« Dans mon précédent livre, Hyperconnexion, j’avais montré que les réseaux sociaux avaient pu avoir un impact très intéressant dans les pays où la démocratie était en danger, par exemple lors du Printemps arabe, affirme Michael Stora, psychologue et psychanalyste, spécialiste des addictions et du numérique, dans son ouvrage Réseaux (a)sociaux (Larousse). Mais plus j’y réfléchis, plus je suis persuadé qu’au-delà de tout ça, Facebook et Instagram causent des ravages. »


Quels sont ces effets négatifs ? Le premier, l’addiction (ou en tout cas un phénomène qui s’en rapproche) vient d’une vision du monde attachée à la performance et au plaisir, et issue, selon Michael Stora, de la pensée positive présente dans la mentalité américaine où ont été créés la plupart des réseaux sociaux. On veut échapper à la réalité parfois morne : le « bonheur virtuel » trouve sa source dans les décharges de dopamine déclenchées à chaque vue, like ou commentaire.


Les réseaux sociaux jouent avec la frustration, et l’auteur la compare avec celle du bébé : « Si le sein gratifiant est à profusion et à disposition quand on le souhaite (c’est ce que nous proposent les réseaux sociaux), nous devenons des êtres dépendants incapables de supporter le manque. »


Ainsi, dans certaines messageries instantanées, le temps d’attente est raccourci, car nous voyons « xxx est en train d’écrire ». Cette fonctionnalité nous rassure sur l’absence, et, en contractant l’espace-temps pour appuyer sur notre anxiété, fait de nous « des esclaves de la réponse ».


Là encore, nous vivons une sorte de régression : « A l’image du doudou qui permet à l’enfant de se représenter l’absence, pour pallier celle de sa mère, le smartphone vient combler certaines inquiétudes et angoisses. »


Un autre attribut du « bonheur numérique », c’est le ranking, c’est-à-dire la notation et la performance. On est invité à tout noter : nos achats, notre médecin, notre psy... Cette quantification est notamment inspirée des jeux vidéo : on parle de gamification. Il s’agit ici d’un jeu compétitif où il y a des points, des gagnants et des perdants, et non pas d’un jeu libre, comme celui de l’enfant qui met en scène des situations, simule et imite.


« Aujourd’hui, on sait que pour augmenter son audience, et faire le maximum de likes, il y a des règles à suivre : poster tel jour à telle heure, choisir tel ou tel moment, tel ou tel hashtag... D’où l’émergence de véritables coachs Instagram », souligne Michael Stora. Le chiffre est le critère. D’ailleurs, des restaurants, au lieu de demander si l’on a aimé le repas, font cette invitation : « Mettez-nous des étoiles sur Google ! » Une critique constructive serait plus appropriée.


En plus de cette logique de compétition, une dérive possible de cette injonction à montrer que sa vie est intéressante et géniale est d’aller jusqu’à se créer un faux soi. Beaucoup d’influenceuses développent « un moi virtuel, c’est-à-dire filtré, mis en scène, qui correspond à un cahier des charges répondant à ce que les autres attendent. Ce moi "instagrammable", digital, l’emporte alors sur le moi réel. »


Michael Stora compare cette identité modifiable à celle de l’enfant qui se conforme aux attentes parentales : « Une version 3.0 du "faux self", concept du pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott, qui permet de décrire ce type d’enfant élevé par ses parents non pas dans ce qu’il est mais dans l’image qu’on souhaite qu’il est. L’idéal du moi sociétal, culturel, l’emporte sur ce qu’est réellement un enfant, qui n’est pas sage comme une image... » C’est ainsi que se développe la chirurgie esthétique chez des influenceuses, pour que le moi réel ressemble au moi virtuel, à sa version retouchée.


De plus, les réseaux sociaux exacerbent le narcissisme : ils développent le personal branding (la « marque personnelle »), où la marque, c’est moi. « L’influenceur est un produit du réseau social, qui considère à son tour les autres comme des produits de sa propre image et de son propre succès. Qui manipule qui ? Enfermé dans une galerie de miroirs, je vois mon avatar face à une glace que je manipule, moi-même pris dans le désir du programmateur qui en a décidé ainsi. »


L’auteur de Réseaux (a)sociaux voit dans l’utilisation d’Instagram, Facebook ou TikTok plusieurs éléments de régression : comme on l’a vu plus haut, ces sites rassurent l’humain dans sa capacité à se sentir moins seul. L’algorithme qui propose des contenus proches de ceux avec lesquels on a interagi précédemment ressemble, selon Michael Stora, à l’accordage affectif que l’on peut observer entre une mère et son bébé : si le bébé fait « ba-ba-ba », la mère reprend ces vocalises en le rejouant, en utilisant une rythmique différente ou un autre mode sensoriel.


De même, « l’algorithme va trouver le thème que vous aimez, puis il va vous proposer des variations autour du même thème ». Par exemple, les chaussures : d’autres modèles, d’autres marques que vous ne connaissez pas... Cela va déclencher chez vous le désir de récompense, qui va vous donner d’autant plus envie de continuer. Ce qui est pour l’enfant un moment de plaisir, nécessaire à son développement, est de l’ordre, dans le cadre des réseaux sociaux, d’une technique de captation de l’attention. L’utilisateur est comme infantilisé.


Autre aspect qui fait que l’on ne voit pas le temps passer sur les réseaux sociaux : on n’a pas de repère temporel. En effet, rien ne nous renvoie à notre corps - sauf lorsqu’on nous dit que le train entre en gare et que l’on va bientôt descendre. Cela évite de penser l’absence, selon Michael Stora. Voire cela empêche de penser tout court, comme dans le scrolling à l’infini, qui permet de dérouler le contenu avec un seul doigt, sans tourner la page : « C’est un outil terrible qui nous empêche de réfléchir à ce que nous venons de voir. » Pas de transition, pas de lien entre ce que nous venons d’apercevoir.


Autres formes de régression infantile assez troublante : certains filtres Snapchat et Instagram. « Deux grands types de filtres rencontrent un succès énorme auprès des jeunes : le shape, qui consiste à creuser le visage et à l’affiner, mais aussi et surtout, un filtre qui permet d’agrandir démesurément les yeux, de rapetisser le nez et de rendre la bouche charnue. Si l’on utilise ce filtre quand on a 50 ou 60 ans, on rajeunit de 20 ans ! Si on se sert de se filtre à 25 ans, on se retrouve avec le visage d’un enfant de 3 ou 4 ans. Un visage de bébé sur un corps sexué : voilà un paradoxe très étrange. »


Michael Stora souligne que ce phénomène est très présent notamment au Japon « avec le mouvement des lolitas ou des dolls, qui consiste à faire des femmes des sortes de petites filles aux formes érotiques, comme on en retrouve dans la culture du manga. »


Les réseaux sont également asociaux quand ils sont le lieu de certains déferlements haineux, que l’on ne s’autoriserait sans doute pas dans la « vie réelle ». Pourquoi tant de haine ? Peut-être parce que l’exposition d’une vie idéalisée peut provoquer la comparaison et l’envie, parfois destructrice. Ensuite, parce qu’être à l’abri des regards, derrière son écran, peut être désinhibant et libérer l’injure, le dénigrement, la haine que l’on contient habituellement. Cela est peut-être aussi lié à l’effet de foule : une foule sans cadre est souvent le lieu d’une certaine désinhibition, la pulsion l’emportant sur la politesse.


En réalité, il n’est pas facile d’être empathique en ligne : la distance physique avec la personne, la difficulté à s’identifier car le contenu est court et passe trop rapidement, l’esprit de compétition souvent présent, l’emprise sur l’image matérialisée par le doigt sur l’écran, un certain voyeurisme... Pour Boris Cyrulnik, développer des relations médiatisées par l’image ne permet pas de développer suffisamment ses neurones miroirs.


Pour finir, les réseaux ne sont pas vraiment propices au débat. D’abord, l’algorithme favorise les contenus proches de ce qu’on apprécie, ce qui permet sans doute de réduire les propos haineux, mais aussi de ne pas lire quelque chose qui pourrait nous faire changer d’avis ! On retrouve ici le côté « matriciel » des réseaux sociaux, qui ont tendance à nous renforcer dans nos biais et nos préjugés, sans pouvoir entrer réellement dans le point de vue de l’autre.


Michael Stora cite un slogan de Deezer emblématique de cette mentalité : « Nous allons vous faire aimer la musique que vous aimez ! » Dans la même veine, les cookies, « malgré ce nom très mignon, ne sont rien d’autre que des techniques d’hameçonnage destinées à faire de nous des poissons pris dans un filet », avance l’auteur de Réseaux (a)sociaux. En effet, le but des cookies est notamment de proposer des contenus et publicités susceptibles de nous faire acheter.


Sur les réseaux sociaux, l’ergonomie ne permet pas un vrai débat puisqu’il n’y a pas de fil clair dans les commentaires des publications, ni de débat dialogué ni d’écoute en général, seulement une juxtaposition de réactions et d’opinions diverses.


Pour autant, malgré tous les effets négatifs évoqués, malgré les révélations sur telle ou telle entreprise de réseaux sociaux - par exemple, le manque de protection des données -, pourquoi ne quittons-nous pas ces sites - à quelques exceptions près ? Pour l’auteur de Réseaux (a)sociaux, c’est parce qu’ils assurent « une présence rassurante et permanente, presque maternelle ». Il propose cette métaphore : « Même si vous trouvez votre mère énervante, pénible, intrusive, couper les ponts avec elle n’est pas si simple. »


Pour déjouer la prédictibilité mise en œuvre par l’algorithme, une solution serait, pour Michael Stora, la « web-errance » : faire des recherches en allant plus loin et de fil en aiguille sur d’autres sites que ceux proposés par le moteur de recherche.


Pour résister aux dégâts des réseaux sociaux, l’auteur propose soit de quitter l’application, soit d’y introduire ce qui est à rebours du numérique et de sa logique mathématique : l’art, l’humour, l’amour, une résistance à la logique idéalisante et compétitive, une éducation aux réseaux sociaux pour les jeunes, qui prenne en compte une réflexion plus globale, telle que celle évoquée dans Réseaux (a)sociaux par exemple. Plusieurs analyses et interprétations sont possibles, mais le principal est de garder une réflexion critique pour faire les bons choix. Solange Pinilla



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