Nos désirs profonds




Notre désir est le signe que nous sommes des êtres incomplets. Désir de liberté, désir de joie, désir d’aimer et d’être aimé : accueillis et assumés, ces désirs peuvent être orientés vers le seul qui peut pleinement les combler, Dieu.



Avez-vous déjà souhaité être une brebis ? Vous savez, cette brebis ­– bien traitée – qui rumine dans le pâturage toute la journée. Sa vie n’a pas l’air bien passionnante, elle doit uniquement satisfaire ses besoins ­– manger, dormir, se reproduire – et elle dispose toujours d’un peu d’herbe à portée de patte. Elle n’a, a priori, rien à désirer. En même temps, parfois, vous l’enviez secrètement : sa vie est tranquille, elle ne souffre pas ou presque, elle n’a pas d’obligations, d’inquiétudes, de manques, elle ne soupire pas après quelque chose d’autre...


Quant à nous, nous vivons les paradoxes du désir, cette tension vers ce qui n’est pas, et qui est le propre de notre condition humaine. Ce désir est à la fois force de vie et signe de manque : « Il est la marque d’un être incomplet, incapable de se donner à soi-même ce qui peut le combler », explique le philosophe Frédéric Laupies dans Sagesse du désir (Salvator).


Le désir est ce qui nous maintient en vie, ce qui nous fait lever le matin. Et quand le désir de vivre s’étiole, c’est la mort qui guette – on peut le voir avec le « syndrome de glissement » chez des personnes âgées isolées.


Par ailleurs, si le désir est souvent réduit au désir sexuel, c’est parce que « le sexe est ce qui, en moi, me détermine avant tout consentement ; ses pulsions sont éprouvées avant de pouvoir être réfléchies », évoque Frédéric Laupies. Le désir est plus large que cela, puisqu’il n’est pas déterminé par son objet, mais plutôt par le sujet : « Le désir suppose un être qui n’est pas tout à fait adéquat à son être, un être capable de se déporter au-delà de lui-même. En un mot, un être qui n’est pas une chose parmi les choses, un être qui s’inquiète de son être ».


Un désir qui aurait un objet fini, qu’il voudrait posséder pour être assouvi, serait plutôt une perversion du désir, et on le nommerait pulsion ou convoitise (voir l’article sur le désir dans la Bible dans Zélie n°62, p. 4 et 5) ; en effet, le désir n’est par définition jamais satisfait ici-bas ; de plus, la rencontre sexuelle ne peut être possession puisqu’elle n’est pas fusion totale.


La distinction entre désir et besoin se trouve dans l’explication suivante : « A la différence du besoin, circonscrit par la nature même du corps, le désir est source de satisfactions fugaces et de frustrations certaines », précise Frédéric Laupies. Ainsi, le besoin de boire peut être comblé et disparaître un moment. Même un besoin psychique tel que le besoin de solitude ou le celui de détente peuvent être satisfaits, quand ils sont concrètement pris en compte (lire aussi Zélie n°51, « Écouter ses besoins fondamentaux »). A l’inverse, le désir « de plus », lui, n’est jamais vraiment comblé.


Ce désir est à la fois essence de l’être humain et ce qui fait sa grandeur, mais peut également revêtir de nombreuses formes et des entrelacs mystérieux, comme le désir d’enfant (voir plus bas). Envies, ambitions, rêves... Ces désirs protéiformes se vivent dans les petites décisions de la vie (« Que faire cet été ? ») et les grandes (« Quelle est ma vocation ? »).


Le désir existe donc quel que soit notre état de vie. Dans son essai Il comblera tes désirs. Essai sur le manque et le bonheur (éditions Emmanuel), la philosophe Sophia Kuby (en photo ci-dessous) souligne : « Un grand malentendu chez certains célibataires est qu’ils pensent souvent être les seuls à avoir des désirs non comblés. Une fois mariés, une fois leur état de vie trouvé, le manque disparaîtrait. (...) Au contraire, la nature humaine veut que, quand un projet de vie se réalise (mariage, vie consacrée, prêtrise et bien d’autres), l’homme expérimente, après un premier temps qui peut ressembler à un accomplissement total, que les désirs de son cœur sont toujours là, qu’il n’est toujours pas arrivé au terme de sa recherche existentielle de bonheur ».


Si le manque d’une relation amoureuse durable et d’une vie familiale peut être une vraie souffrance chez des personnes célibataires, il n’en demeure pas moins que rencontrer un conjoint, avoir un enfant ou vivre le célibat pour le Royaume ne peut combler tous les désirs. La « crise de milieu de vie », qu’expérimentent certains, montre que, même bien installé dans son état de vie et apparemment comblé de tous côtés, on ne peut être entièrement satisfait en ce monde.


Et pour cause : créés par Dieu, nous sommes faits pour la vie plénière avec lui. « Tu nous as faits pour toi et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne repose pas en toi », dit saint Augustin en s’adressant à Dieu dans ses Confessions.


Malgré des moments où nous recevons la grâce de vivre une forme d’avant-goût du Ciel – un sentiment de paix et de joie devant la Création, face à une œuvre d’art ou lors d’une adoration eucharistique, par exemple -, nous sommes dans l’attente et le désir de l’éternité. Ce manque est souvent douloureux. Sophia Kuby identifie dans son livre deux fausses solutions que nous adoptons pour tenter d’oublier cette faille existentielle.


La première est « le McDo : "Ici, maintenant et tout de suite" (...) : ça ressemble au bonheur, ça a le goût du bonheur, mais ça n’est pas le bonheur ». Elle précise : « Peut-être avons-nous tellement pris l’habitude de satisfaire immédiatement certains désirs que nous ne nous en rendons même plus compte ! (...) On doit alors augmenter les doses de calmants qui, selon le goût, prennent la forme du bien-être, des voyages toujours plus exotiques, des produits de luxe, du sport extrême, de la nourriture, de la mode, des réseaux sociaux, de l’excès de travail, d’Internet, du sexe, de la pornographie, des drogues ». Attention : partager un délicieux repas ou s’acheter une jolie robe est le plus souvent une bonne chose ; mais le faire pour tenter de combler ses manques ne semble pas une bonne solution. Et à force de « manger au McDo », nos sens s’émoussent, et nous n’avons plus le désir ni la patience pour le Repas étoilé qui nous attend !



Alors, faudrait-il mettre un couvercle sur tous nos désirs, tenter de les contrôler à tout prix pour ne pas être tentés ? Pas davantage. Le régime « Même pas faim ! » que pointe Sophia Kuby est aussi mauvais que le régime « McDo » : « Nous faisons tout bien comme il faut et devenons assez sûrs (et fiers) de nous. Tomber, c’est pour les autres ! Nous, en revanche, nous ne sommes même pas tentés. Tout est sous contrôle. Mais cette tranquillité a un prix : petit à petit, nous tuons, ou laissons mourir, ce qu’il y a de plus vivant en nous. Notre désir. Nos désirs. »


Pourtant, même les saints ont eu de grands désirs : saint Augustin, sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus... Être tiède, légaliste et rabougri ne conduit pas à Dieu, puisque celui-ci nous met justement en mouvement vers lui par le désir. S’il ne le faisait pas, il n’y aurait peu ou pas de prêtres ni de religieuses ! Il suffit de lire le Cantique des cantiques pour être convaincu que Dieu met en nous de grands désirs dont nous vibrons corps et âme.


Alors que faire ? D’une part, consentir à notre manque existentiel donne une grande paix. Oui, nous sommes incomplets, nous expérimentons notre finitude, nous avons des hauts et des bas, nous sommes imparfaits et pécheurs. Ensuite, le Christ nous appelle à convertir nos désirs. La Bible est remplie de ces hommes et de ces femmes faibles et imparfaits qui se tournent vers Dieu.


La Samaritaine (cf. Jean 4) est en est bon exemple. « Jésus a soif d’être reconnu comme celui qui nous rassasie en vérité », explique Sophia Kuby. Ce que la Samaritaine recherchait en vain avec ses cinq maris et auprès de ce sixième amant, le Christ le lui offre : « Qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif ». Concrètement, elle laisse sa cruche et ses péchés, et court témoigner de ce que Dieu a fait pour elle. Marie-Madeleine est aussi une figure de femme qui reconnaît en Jésus le seul qui peut répondre à son désir d’amour infini.


C’est en accueillant tous nos désirs et en offrant notre manque à Dieu que celui-ci peut venir l’habiter et agir en nous de manière extraordinaire, comme en témoigne Claire de Saint Lager dans ses livres La voie de l’amoureuse (Artège) et Comme des colonnes sculptées (Emmanuel) (sur ce dernier, voir Zélie n°56, « Un nouveau regard sur le célibat »). Dieu aussi nous désire, ce Dieu qui dit sa soif sur la croix, après avoir confié la veille : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous » (Luc 22, 15).


Dans quel but gravissons-nous tout ce chemin ? Pour être heureux ici-bas, mais aussi pleinement au Ciel ! Si nous ne désirons pas assez le Ciel, c’est que notre image de celui-ci est faussée. Il n’y aura plus ni cri, ni larme, ni maladie, ni deuil, ni manque (cf. Apocalypse 21, 4), mais est-ce que nous ne nous ennuierons pas ? Le désir que nous vivons dès cette terre nous donne justement un aperçu de la vie avec Dieu : c’est un « moment » sans cesse renouvelé, un élan d’amour et de joie jamais terminé. Ce n’est pas « la terre, mais en mieux », mais la puissance de vie et la fête perpétuelle et surabondante.


Pour entretenir en nous le désir du Ciel – au lieu de l’étouffer par de fausses consolations ou par une vie sans désirs –, Sophia Kuby propose la célébration. En effet, vivre de vrais moments de fête, dans le partage, la gratuité et l’intimité permet de cultiver notre désir d’éternité.


L’auteure du livre Il comblera tes désirs se souvient d’un repas après une vigile pascale dans un monastère : en réalité, un banquet décoré de fleurs, des plats délicieux, une décoration de mille bougies ! Elle avait ressenti quelque chose de la joie du festin éternel : « Comment pourrons-nous avoir une idée du Ciel, ce lieu de la gratuité totale et de l’abondance, et le désirer, si nous estimons ces mêmes qualités superflues ou inutiles ici-bas ? ».


Quel que soit notre tempérament, passionné ou plus intériorisé, nous avons cette soif d’absolu. N’ayons pas peur de désirer et de présenter nos désirs à Dieu ! Solange Pinilla



Témoignage - Élisabeth, 36 ans : « Ce mystérieux désir d’enfant »


« D’où vient le désir d’avoir un bébé ? C’est une question que je me suis souvent posée, car je m’étonnais de ressentir l’envie d’avoir un autre enfant, alors que la situation n’était pas favorable : l’enfant précédent demandait encore beaucoup trop d’attention, mon mari et moi étions déjà très fatigués, ou encore les conditions financières étaient insuffisantes. Pourtant, ayant la chance de pouvoir débuter une grossesse rapidement dès que nous le souhaitions – et conscients que ce n’était malheureusement pas le cas de tous -, il y avait en moi cette puissance de vie qui suggérait : « Et pourquoi pas ? ».


Je m’étais alors renseignée sur ce qui peut amener à ressentir ce désir d’enfant « en dépit du bon sens », désir apparu quelques mois après notre mariage, et qui semblait ne pas vouloir s’arrêter.


Au-delà d’intentions louables - accueillir généreusement une nouvelle vie -, de nombreux « désirs derrière le désir » étaient possibles : d’abord, davantage que le désir d’enfant, celui d’être enceinte ; désir d’une certaine plénitude, d’être « habitée » et jamais seule, de sensations uniques comme celles des mouvements du bébé, d’une unité entre le corps et l’esprit. Quelle autre expérience corporelle intime que la grossesse peut davantage incarner un espace vide qui est rempli par une présence vivante ?


Le désir d’être mère une nouvelle fois pouvait aussi être, selon ce qu’on peut lire dans certaines analyses, un désir mimétique : avoir le même nombre d’enfants que mes amies, mes parents ou mon milieu social. Une envie de nouveauté aussi, de projet, de mouvement, qui romprait avec le rythme actuel et apporterait de nouveaux joyeux défis.


Le désir de l’enfant « parfait », idéalisé, qui serait l’objet d’une attention encore plus soutenue et ferait de moi une meilleure mère. Un désir d’immortalité aussi, paraît-il, cette propension à vouloir laisser une trace sur cette terre – et autant que ces signes soient nombreux ! Ce désir d’enfant qui rassemblait sans doute un peu de tous ces motifs inconscients se trouvait en confrontation, de manière parfois douloureuse, avec les critères rationnels qui président à une fécondité responsable.


La fin de la période des grossesses clôt un temps où l’on a eu cette extraordinaire puissance de vie. Beaucoup de femmes auraient aimé avoir « un enfant de plus » : celui, qui espèrent-elles, les aurait entièrement comblées ? Il me semble que penser la maternité comme un don permet de voir celle-ci comme une magnifique source de fécondité – pas la seule cependant –, mais aussi de compatir davantage avec ceux dont le désir viscéral d’enfant se traduit par un manque très éprouvant sur le long terme. » Propos recueillis par S. P.



Focus - Sublimer l’élan sexuel


Le spirituel ne suffit pas à assumer et répondre à la question des désirs, et notamment du désir sexuel. En effet, la grâce n’agit pas sans la nature. Par exemple, il est vrai qu’un prêtre ou une religieuse reçoit des grâces particulières pour vivre la chasteté, c’est-à-dire l’intégration réussie de la sexualité dans la personne quel que soit son état de vie, et donc l’unité intérieure entre le corps et l’esprit (cf. CEC 2337).


Néanmoins, toute personne, même ayant une maturité psychique suffisante - ce qui n’est pas toujours le cas, notamment quand elle n’a pas reçu une éducation affective et sexuelle adéquate -, conserve cette puissance de vie qu’est le désir sexuel. Célibataire ou mariée, toute personne est sexuée, amenée à accueillir et orienter son désir – car un conjoint n’est évidemment pas simplement là pour recevoir l’énergie sexuelle de l’autre, et les deux désirs ne coïncident pas toujours.


Le partage, la tendresse, l’intimité, sont des besoins psychiques fondamentaux, qui remplissent de joie ceux qui les vivent. Mieux habiter son corps est une première étape pour bien vivre son énergie sexuelle (lire aussi Zélie n°37, « Au cœur du désir féminin »). Quand ce désir ne rencontre pas un autre désir dans le cadre d’un amour partagé, on peut consentir au manque. Mais concrètement, comment vivre ce désir parfois dévorant ?


Dans « J’existe ! ». Un autre regard sur les célibataires (éditions Emmanuel), le Père Olivier Bonnewijn répond à cette question délicate. S’inspirant de Bernard Pottier qui reprend certains concepts freudiens, il affirme que la manière de mener cet élan sexuel à son accomplissement, de manière la plus satisfaisante et élevée possible, est de le sublimer.


La sublimation (du latin « sub limes », « au-delà des limites ») consiste alors à « convertir progressivement les pulsions en engagement social, en soif de connaissance, en joie esthétique ou en désir de communion », selon Olivier Bonnewijn. Ce dynamisme travaille ces désirs « en profondeur et les transforme peu à peu en une réalité plus élevée d’ordre politique, scientifique, artistique ou amoureux, au sens large du terme ».


De fait, des personnes célibataires pour le Royaume témoignent parfois de cette sublimation ; par exemple, un religieux expliquait qu’il mettait son énergie physique et spirituelle au service de la découverte de la Parole de Dieu, comme s’il était tombé amoureux de la Parole, dans ce qu’elle a de sensitif et de vibrant. Une femme consacrée racontait pour sa part qu’elle sublimait son élan affectif et sexuel grâce à ses réalisations artistiques.


Rien d’étonnant à tout cela : le désir est en lui-même « sub-lime », tendu vers un au-delà de la réalité finie, tout en s’incarnant dans notre corps créé par Dieu.



Lire le reste de Zélie n°62 - Avril 2021


Crédit photos : Marian Sicko/Pexels.com CC (haut) - © Editions Emmanuel (milieu)

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