Le papa perdu et retrouvé




Alors qu’Éric Libault (photo) n’a que 9 ans, son père qu’il aime tant disparaît sans explication. Trente-trois ans plus tard, il retrouve sa trace ; c’est le début de la reconstruction d’une relation…



Début des années 1970, à Paris. Éric et son papa partagent la passion des voitures. Le moment que l’enfant préfère, c’est quand il monte à l’avant d’une SM, magnifique voiture à la mode. Comme la ceinture de sécurité passe au-dessus de sa tête, c’est le bras de son papa qui la remplace : « A chaque stop, chaque feu, chaque coup de frein, sans exception, son bras droit se dépliait devant moi pour me protéger, au cas où, raconte Éric Libault dans son récit J’ai retrouvé mon père (éditions Emmanuel). Ce geste revêtait la tendresse d’un papa qui protège son enfant. »


Éric vit donc une enfance heureuse, dans le 16e arrondissement de Paris, entre ses parents, son frère Dominique et sa sœur Véronique. Seulement voilà : son père est de plus en plus absent ; il semble avoir des soucis. L’été 1972, alors qu’il revient de vacances chez ses cousins, Éric voit sa maman venue le chercher seule à la gare de Lyon ; elle lui annonce : « Papa est parti ! ».


Éric ne connaîtra jamais vraiment les raisons de ce départ impromptu et définitif. Il sait que son père avait accumulé de nombreuses dettes. Il semblait très fatigué et passait parfois une partie de la journée à dormir. Plus tard, son père fera allusion à la guerre d’Algérie, qu’il a faite et qui a apparemment laissé des traces en lui.


Alors que la vie se réorganise sans son père, et que sa maman doit trouver du travail – elle devient secrétaire dans un cabinet d’avocat –, le jeune Éric ne comprend toujours pas pourquoi son gentil papa est parti. Il pense qu’il va revenir, puisqu’il les aime.


Pourtant, son père n’est pas retrouvé malgré les recherches ; les années passent, et même si l’espoir d’un retour disparaît, le cœur d’Eric ne comprendra « peut-être jamais » l’abandon. Cette histoire de papa disparu devient un tabou dans son entourage, tant elle paraît étonnante et honteuse.


Éric se sent différent, et son père continue de lui manquer. Notamment au moment de son choix d’études : alors qu’il aimerait devenir réalisateur de télévision et faire une école d’études cinématographiques, sa maman s’y oppose et lui demande de faire d’abord une école de commerce. Éric pense que si son père, passionné de photo, avait été là, il l’aurait appuyé. Mais le jeune homme fait l’école de commerce ; il n’a pas assez confiance en lui pour mener ensuite les études dont il rêvait.


Éric se marie avec Claire, a des enfants, et une situation professionnelle florissante. Un jour, le 14 septembre 2004, son frère l’appelle : « On a retrouvé Papa ». Il a été recueilli par le Samu, inanimé, et est maintenant dans un hôpital près de Lyon. Trente-trois ans après sa disparition, son père resurgit ! « La première émotion passée, mes larmes se transforment en joie. Quel cadeau. Revoir un être cher, parti à jamais, et qui revient par surprise. »


Cet émerveillement, vécu dans une foi profonde, va guider Éric tout au long des retrouvailles – longues et progressives – avec son père. Grâce à une assistante sociale, il apprend que celui-ci est resté en France et a changé plusieurs fois de métier, tout en s’efforçant de faire disparaître toute trace de son passé familial. A 77 ans, son père est vieilli, affaibli et souffre d’une forme de la maladie de Parkinson ; il est très différent du papa qu’ils ont connu.


Et pourtant, la relation entre le père et ses enfants se retisse peu à peu. Au départ sur la réserve et n’ayant que de vagues souvenirs de la période de son mariage, avec l’impression d’avoir « tout raté » dans sa vie, ce père va peu à peu montrer davantage de joie et d’amour envers ses enfants. Ce sera aussi le cas plus tard, lorsque sa femme exprimera le souhait de le revoir – ayant pour lui des sentiments mélangés de compassion et de rancœur, avant de belles retrouvailles.


Éric rend régulièrement visite à son père à Tarare, dans une maison de retraite près de Lyon, et c’est comme si l’amour inconditionnel pour son papa, qui ne l’a jamais quitté, était une vague qui emportait la colère et la tristesse de l’abandon. « Nous ne sommes pas là pour le juger. Nous voulons simplement l’aider à se remettre debout. » Il affirme également : « Je prie pour que ce que Papa estime avoir "raté" soit racheté par le Christ ressuscité et que la fin de sa vie soit illuminée par l’Amour et la Vérité. »


Éric est très heureux de réapprendre à vivre avec son père et à partager avec lui des moments privilégiés : une discussion, un bon restaurant, une messe à la maison de retraite... L’aumônier de l’hôpital, le Frère Jean-Louis, est une oreille attentive auprès de la famille Libault.


En décembre 2008, le père d’Éric meurt, réconcilié avec sa famille et avec Dieu. « J’avais perdu mon papa et je l’ai retrouvé », écrit l’auteur. Il compare le pardon donné au fait de vivre avec une cicatrice, mais une cicatrice soignée et refermée. Et même la mort n’empêche pas cette guérison. Solange Pinilla



Lire le reste du dossier sur le pardon dans Zélie n°60 - Février 2021


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