Laurence Bur : « La liberté est liée à un consentement au bien »
- 20 mai
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 13 minutes

Comment concilier affirmation de soi et nécessité de faire le bien ? Quels sont les degrés de la liberté ? En quoi la liberté peut-elle être vertigineuse ?
Laurence Bur, docteur en philosophie et enseignant-chercheur à l’université de Strasbourg, répond à nos questions, lors d’un voyage passionnant dans l’histoire, d’Aristote à Édith Stein, où des philosophes apportent chacun une pierre à l’édifice.
Zélie : Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser à la question de la liberté ?
Laurence Bur : J’ai eu très jeune envie de travailler dans l’enseignement et l’éducation, et j’ai eu la chance de le faire. La question de la liberté est venue chez moi particulièrement au début de mon activité de professeur, du choc entre d’une part l’enseignement et l’éducation et d’autre part la liberté de ceux qui sont devant l’enseignant, et qui n’ont peut-être pas envie d’écouter un cours de philosophie...
En Terminale, j’avais été marquée par une phrase de Jean-Paul Sartre : « Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce que nous faisons de ce qu’on a fait de nous. » J’avais vécu des conditionnements, qui ont été une source de souffrance ; cela a suscité des questions en moi.
Pendant l’Antiquité grecque, on parlait plutôt de destin que de liberté, n’est-ce pas ?
Tous les auteurs grecs n’ont pas une vision déterministe du destin. Pour certains, il est vrai que tout est écrit ; je n’ai qu’à consentir à la nécessité. Par exemple, les stoïciens disent qu’un chien tenu en laisse, s’il se laisse entraîner par la laisse, souffrira moins. Dans cette vision, je suis donc poussé par mon destin, mais je peux y consentir calmement.
Dans l’Antiquité grecque, il n’y a pas de concept de libre arbitre de la liberté, d’autonomie, ni d’auto-détermination. Pour les auteurs grecs, la distinction se fait entre l’esclave et l’homme libre. Celui-ci doit bien vivre, c’est-à-dire pratiquer la vertu. Aristote, lui, n’est pas déterministe, mais n’a pas non plus d’élaboration du concept de volonté.
Que dit-il alors sur la liberté ?
Pour Aristote, le concept de la vertu, de la recherche éthique, est au centre. Faire ce que l’on veut serait être esclave du vice en soi. Il s’interroge sur ce qu’est bien vivre pour être heureux, dans sa propre vie et dans la cité. La clef est de se rendre capable de choisir le bien. Quant à choisir ce que l’on veut, Aristote ne pense même pas à le développer.
Alors, quand est née la notion de libre arbitre ?
Le concept - mais pas le nom - apparaît au IIe siècle dans le Traité du destin d’Alexandre d’Aphrodise. Il veut argumenter contre le déterminisme stoïcien, aussi affirme-t-il qu’on peut choisir de faire quelque chose, ou non.
L’expression de libre arbitre apparaît sous le nom de liberium arbitrum chez les Pères de l’église. En faisant une théodicée (étymologiquement, une « défense de Dieu »), ils cherchent à montrer que le mal ne vient pas de Dieu, mais que Dieu a laissé les hommes libres de choisir le bien ou le mal. Saint Augustin parle ainsi du libre arbitre de la volonté.
Dans ce cas, comment saint Augustin prend-il en compte les conditionnements qui limitent notre liberté ?
Il met en avant le rôle de la grâce. Dans ses Confessions, il raconte qu’il a souffert de ses conditionnements avant de choisir le Christ. Par exemple, il se sentait attaché par l’amour des femmes ; il disait qu’il voulait se convertir, mais attendre un peu, car il lui était difficile de renoncer aux expériences amoureuses qu’il connaissait. Celles-ci étaient pour lui un conditionnement vécu dans son corps. Mais il a expérimenté que la grâce est victorieuse, si on lui ouvre son cœur.
Saint Augustin affirme que le libre arbitre est très puissant : Dieu a préféré un homme capable de pécher, mais libre. Mais la vraie liberté selon lui n’est pas seulement le libre arbitre, c’est la capacité de choisir le bien, en étant soutenu par la grâce.
Pour Aristote, c’est en pratiquant la vertu à la force du poignet que l’on peut devenir bon. La révélation de Jésus-Christ éclaire les philosophes à propos de nos limites : saint Paul dit qu’il voit le bien, mais qu’il n’arrive pas à le faire. Faire le bien résulte d’un mariage réussi entre la liberté et la grâce.
Saint Thomas d’Aquin a défini une vision chrétienne de la liberté. Qu’apporte-t-il en particulier ?
Le génie de saint Thomas d’Aquin est de proposer une synthèse entre la vision d’Aristote et celle de saint Augustin. Il n’y a pas de nouveauté chez lui, au sens où il inventerait une vision nouvelle par rapport à saint Augustin. Mais il souligne que le libre arbitre des Pères de l’Église est conciliable avec le concept de vertu développé par Aristote.
Au XVIIe siècle naît le concept moderne de la liberté, vue comme une sorte de puissance d’agir, sans avoir de comptes à rendre. Est-ce que cette liberté comme sphère personnelle s’oppose à la conception éthique, celle de faire le bien ?
On dit que cette vision des choses est née au XVIIe siècle ; elle est en fait très ancienne. Quand le concept de libre arbitre apparaît, on a déjà l’idée selon laquelle il y a une possibilité chez l’être humain d’affirmer sa liberté en faisant d’elle le plus grand des biens. Saint Augustin, quand il raconte son vol des poires dans les Confessions, dit en substance : « Nous n’avions pas besoin de ces poires, mais nous voulions affirmer notre liberté. »
Au XVIIe siècle, cette vision va être poussée sur le devant de la scène. Aujourd’hui encore, la liberté est vue comme une affirmation de soi, bien plus que comme la capacité à faire le bien.
Au XVIIe siècle, René Descartes, dans sa Lettre à Mesland, écrit que l’homme peut préférer affirmer sa liberté plutôt que de faire le bien. Notons qu’il n’a pas dit que cela était bien. Dans ses Méditations métaphysiques, il affirme que la liberté, c’est de « pouvoir faire une chose, ou ne pas la faire », en précisant qu’il s’agit ici « du plus bas degré de la liberté ». Il l’appelle la liberté d’indifférence, indépendante de la question du bien et du mal.
Il ne dit pas ce que serait le plus haut degré, mais il décrit une autre forme de liberté, nourrie par la recherche du vrai et du bien. Il mentionne les impulsions de la grâce – étant lui-même chrétien.
Un exemple : si je ressens de la colère envers quelqu’un qui m’a fait du mal, je peux me venger ou non – c’est la liberté d’indifférence. Me venger serait une auto-affirmation, mais ce serait le plus bas degré de la liberté. Si je prie et que je perçois un appel au pardon, je peux choisir de faire ce qui est vrai et bon ; je pense qu’il s’agit là du plus haut degré de la liberté.
Au XVIIIe siècle, les Lumières vont faire de Descartes l’auteur de la liberté d’indifférence affranchie du bien.
Quel est le lien entre liberté et responsabilité ?
Si la liberté est la seule auto-affirmation de soi, la responsabilité sera une responsabilité devant moi-même. Je devrai agir en conformité avec les choix que j’ai faits. Un exemple de cette logique est celui de Sartre qui a refusé le mariage et prôné l’union libre, car s’engager aurait été être responsable vis-à-vis d’une autre personne.
Mais si la liberté est liée à l’éthique et à la recherche du bien - le mien, et le bien commun -, je suis responsable de mes actes devant toute la communauté humaine. C’est la responsabilité qui englobe la liberté.
Vous avez consacré votre thèse à Edith Stein - une philosophe juive, convertie au christianisme au XXe siècle, décédée à Auschwitz en 1942, et canonisée en 1998 (photo) -, qui s’intitule L’expérience de la liberté selon Edith Stein. Quelle est la vision d’Edith Stein de la liberté ?
Il y a dans sa pensée quelque chose d’extrêmement riche, mais de peu connu. Elle valorise en l’être humain la capacité de choix et l’auto-affirmation - alors qu’on pourrait penser qu’il vaut mieux réduire l’autonomie, qui nous pousse à pécher. Cependant, Edith Stein perçoit aussi que la liberté est profondément liée à un consentement au bien et à Dieu, à l’amour absolu, à la grâce – reprenant ainsi saint Augustin.
Son génie est donc de tenir à la fois l’auto-affirmation mais aussi la possibilité d’un consentement au bien qui ne se confonde pas avec une soumission passive.
Est-ce qu’Edith Stein donne un « mode d’emploi » de la liberté ?
On pourrait presque dire qu’elle a donné sa vie qui est comme un mode d’emploi. Un rabbin qui a donné une conférence sur Edith Stein a dit que « son texte fondamental, c’est sa vie ». Je lis les textes de cette philosophe, mais je reviens beaucoup aussi à sa vie.
Quand elle s’adresse à des chrétiens – ce qui n’est pas nécessairement le cas dans son œuvre philosophique -, elle insiste beaucoup sur l’oraison. à un public de femmes éducatrices dans les années 1930, auxquelles elle parle de liberté, elle revient sans cesse à la prière comme espace de liberté. Elle demande aux femmes comment elles commencent leur journée : en discutant avec la voisine ou en prenant un temps de solitude et de silence ?
Comment prendre en compte le dimension d’imprévisibilité des événements dans le concept de la liberté ? Par exemple, si deux personnes décident d’avoir un enfant, elles ne savent pas ce qu’il sera, ni s’il sera en bonne santé...
Ce que soulève votre question, c’est celle du vertige de la liberté. La liberté est très difficile. C’est pour cela que des penseurs ont défendu le déterminisme : il y a en celui-ci quelque chose de reposant.
Ainsi, avoir un enfant – c’est-à-dire une nouvelle liberté dans le monde -, c’est l’inconnu absolu. L’enfant garde sa liberté, il pourrait très bien devenir un malfaiteur. Être libre demande de la foi, de la confiance. Il y a une angoisse dans la liberté. Car l’inconnu fait partie de la vie.
Pour finir, auriez-vous un conseil pour éduquer à la liberté ?
Je vais partir de mon expérience d’enseignante - n’ayant pas d’enfant moi-même. Dans l’éducation à la liberté, j’ai remarqué que l’écoute est fondamentale. Mieux vaut écouter ce que l’enfant veut, avant de lui dire « oui » ou « non ».
Quand j’enseignais au lycée, j’entendais parfois des questions provocantes. Cependant, si j’écoutais vraiment la question, et le choix vers lequel s’orientait le jeune, cela permettait à celui-ci de devenir vraiment lui-même. De même, écouter les idées d’un enfant, même si elles ne nous semblent pas justes, et lui poser des questions sur les raisons qui l’amènent à penser cela, développe sa propre capacité à écouter et à recevoir ce qui est juste.
Un jour, un élève me demande un rendez-vous en urgence. Il me dit : « Je ne veux pas passer mon bac, j’ai un autre projet d’orientation. J’en ai assez. Je n’ai plus envie de vivre. » Ses parents ne le laissaient pas suivre son propre projet, qui ne nécessitait pas d’avoir un bac.
Je l’ai écouté, puis je lui ai dit : « Si tu passes ton bac, je suis convaincue que tu auras une mention. » A la fin de l’année, il m’a dit : « Regardez, j’ai eu la mention ! » Aujourd’hui, il réussit dans son choix d’orientation. Propos recueillis par Solange Pinilla
Photo Pexels






















Commentaires