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Accompagner un enfant en deuil d’un de ses parents



Pour un enfant, perdre son père ou sa mère est une blessure très profonde. Marie-Madeleine de Kergorlay-Soubrier, titulaire d’un diplôme universitaire sur « Le deuil dans la formation des soignants et accompagnants » et formatrice au sein de la Fédération des familles de France, a elle-même traversé cette épreuve. Elle aborde ce douloureux sujet.



Zélie : Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser au sujet de l’enfant en deuil d’un de ses parents ?


Marie-Madeleine de Kergorlay-Soubrier : J’ai 74 ans. J’ai perdu ma mère lorsque j’avais 6 ans. Elle est morte en accouchant de ma petite sœur, également décédée à ce moment-là. Mes deux grandes sœurs sont mortes également : l’une, d’un cancer à 20 ans, que j’interprète comme un cancer « de deuil » ; l’autre, qui avait été ma deuxième mère, meurt à 30 ans. Quand cette sœur est morte, j’avais 20 ans ; et le décès de ma mère, qui avait été enfoui, est revenu en boomerang. Le deuil vécu par un enfant est souvent une bombe à retardement. Et une autre sœur a fait une dépression quand mon père est mort à 94 ans.


Pour ma part, à l’âge de 20 ans, j’ai suivi une psychothérapie pendant deux ans, ce qui m’a permis de parler de ce deuil et d’avancer. Ensuite, j’ai été professeur de français pendant 38 ans. J’ai observé que les élèves qui avaient vécu le deuil d’un parent venaient se confier à moi.


A 40 ans, j’ai préparé un diplôme universitaire sur « Le deuil dans la formation des soignants et accompagnants » en faculté de médecine. Tout ce cours sur le deuil, je l’avais expérimenté par moi-même ! En 2010, j’ai publié un livre à ce sujet, Tu n’es pas seul. Accompagner l’enfant en deuil, aux éditions du Jubilé.


Comment l’enfant conçoit-il la mort, selon son âge ?


Avant 7 ou 8 ans, l’enfant n’a pas la même notion du temps que l’adulte. Il vit dans l’instant, et ne se projette pas dans un futur sans le défunt, comme le fait l’adulte. Pour lui, la mort est réversible, il se peut qu’il demande quand la personne morte va revenir. Le jeune enfant se pose donc peu de questions et s’adapte à la nouvelle situation ; il n’est pas forcément dans la tristesse, il continue de jouer.


Pour lui, la mort n’est pas quelque chose de naturel ; il lui faut une cause. De même, il peut croire que la mort est contagieuse, et craindre que son parent vivant meure à son tour.


Quand l’enfant a perdu son père ou sa mère alors qu’il avait moins de 8 ans, il a peu ou pas de souvenirs avec cette personne, seulement des flashs. Il va donc lui être difficile d’apprendre à vivre avec cette absence – ce qui est la définition du deuil – puisqu’il ne la conçoit pas en tant que telle.


Pour autant, ce que les adultes ne comprennent pas toujours, c’est que l’enfant a perdu une racine essentielle, quelque chose qui allait le construire. Et comme l’enfant donne souvent l’impression d’aller bien – il a intériorisé ses émotions, tout en vivant parfois une culpabilité -, souvent le silence sur la personne défunte s’installe. Cela peut être notamment le cas si le parent survivant se remarie, comme cela a été le cas pour mon père.


Il est donc important que l’adolescent ou le jeune adulte puisse recueillir des souvenirs sur son parent défunt, grâce à son autre parent mais aussi à des grands-parents, des oncles, des cousins ou des voisins. J’ai accompagné les enfants de ma sœur, qui avaient 1 an, 3 ans et 5 ans quand celle-ci est morte. Je leur montrais les livres qu’elle aimait lire, par exemple, je parlais d’elle...


Comment annoncer à un enfant la mort d’un de ses parents ?


Même si les circonstances de la mort marquent l’enfant, au moins inconsciemment, l’annonce à l’enfant de moins de 8 ans sera « facile », puisqu’il ne réalise pas l’aspect irréversible de l’événement. Il faut lui dire la vérité, avec des mots qu’il comprend. Il est important que l’enfant voie la personne morte, car cela l’aide à intégrer cette réalité. Il faut qu’il soit présent entre la mort et l’enterrement, qu’il entende des récits. Un enfant n’a pas peur de voir sa mère ou son père mort – sauf s’il a changé à cause d’un accident, d’un suicide ou d’un meurtre. Dans ces cas-là, il est important de garder des preuves pour plus tard, un article de journal par exemple.


Quand mon mari est décédé de crise cardiaque l’année dernière, nous étions trente autour de lui, à la maison, mes enfants et petits-enfants, jusqu’à son enterrement. Parmi les 10 petits-enfants en-dessous de 8 ans, aucun n’était gêné de venir voir le défunt ; ils lui faisaient des dessins, ils posaient des questions. Seuls les adolescents étaient plus réticents à aller le voir.


Il faut redire souvent à l’enfant qu’il n’est pas coupable, que la mort n’est pas contagieuse, qu’on va s’occuper de lui, dans la vie de tous les jours, lui apporter l’affection dont il aura besoin ; et surtout lui dire qu’il n’oubliera jamais sa maman, son papa, ni lui, et nous non plus.


Que faire pour accompagner l’enfant pendant les années qui suivent le décès ?


Au lieu de se dire « Tu ne vas reparler encore de sa maman, ça va lui faire de la peine ! », on peut réaliser un album photos du parent défunt en donnant des explications, en racontant des histoires de sa vie. Sinon, il arrive qu’il n’ait que des souvenirs de sa mort !


Pour moi, l’idéal est qu’une personne proche du défunt, pas forcément le conjoint survivant mais la sœur, la belle-sœur ou la cousine par exemple, fabrique un recueil de souvenirs. Elle va interroger les amis, les voisins, les cousins à propos de la personne morte, en leur demandant : « Voulez-vous me parler de cette personne, pour que ses enfants sachent ce que vous avez vécu avec elle ? » L’idée est de recueillir par écrit des faits, des comportements que la personne avait, pas seulement ses qualités et ses défauts. On doit faire un recueil de souvenirs par enfant ou adolescent. Ainsi, même s’il n’a pas de souvenirs personnels conscients avec le défunt, il en conservera grâce à ces témoins.


Ce recueil qu’il relira régulièrement pourra peut-être éviter que la douleur de la perte se réveille violemment à 20 ans, 30 ans, 40 ans, à l’occasion d’un autre deuil, d’un déménagement, d’une rupture ou d’une trahison. Ce rituel va lui permettre d’apprendre à vivre avec cette perte, sans gommer la réalité. Oui, des solutions concrètes peuvent être mises en œuvre pour aider cet enfant, jeune orphelin.


Quel peut être le rôle de l’enseignant face à un élève confronté au deuil d’un de ses parents ?


Si le deuil vient d’arriver, l’institutrice peut en informer les autres élèves, en leur demandant d’être gentils avec lui. Quand le décès a eu lieu quelques années auparavant, elle peut aller vers lui et l’écouter avec empathie, sans dramatiser. Les enfants de parents divorcés évoquent le fait que leurs parents soient séparés, mais l’enfant qui n’a plus son père ou sa mère se sent incompris, car il est souvent le seul - ou presque – dans sa classe à vivre cela. Il peut entendre des questions gênantes : « C’est ta maman qui vient te chercher ? », « Non, cette dame n’est pas ma maman. »


Un enfant ou un adolescent qui n’a plus l’un de ses parents, c’est un fait important, car on n’a qu’un seul père, ou qu’une seule mère ! Un deuil d’enfant est un traumatisme de toute façon.


Cependant, tout cet accompagnement auprès d’enfants en deuil n’a qu’un seul but : les amener vers la vie, et les aider à vivre avec cette absence. Propos recueillis par Solange Pinilla


Marie-Madeleine de Kergorlay-Soubrier propose des conférences et des formations pour les adultes sur l’accompagnement de l’enfant en deuil aux parents, proches, éducateurs, enseignants, soignants, équipes deuil des paroisses... Contact pour toute question > lenfantendeuil@gmail.com


Lire le reste de Zélie n°96 - Juin 2024




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