À la découverte des réflexes archaïques




Lorsque nous sommes nés, nous avions des réflexes de protection et de survie, tels que le réflexe d’agrippement (photo). En grandissant, ils se sont intégrés pour laisser la place à des mouvements volontaires. Cependant, certains réflexes archaïques persistent ou réapparaissent parfois, ce qui entrave le développement moteur, émotionnel et cognitif de la personne.


Ancienne orthophoniste, Marion Eschbach-Cléris propose un accompagnement en vue de l’intégration de ces réflexes. Elle est intervenue le samedi 16 octobre 2021 au salon Libsco.



Zélie : Que sont les réflexes archaïques - ou primitifs ?


Marion Eschbach-Cléris : Ce sont des mouvements automatiques faits par le bébé lorsqu’il est stimulé. Le premier apparaît dès 7 semaines après la conception. Le réflexe d’agrippement, qui est présent in utero, fait que la main du bébé se ferme quand on met le doigt dans sa paume.


Quels sont les objectifs de ces réflexes ?


Le premier but est la survie. Le réflexe de fouissement a lieu lorsqu’on stimule le bébé autour de sa bouche : il tourne alors la tête, dans le but de se nourrir au sein.


Le deuxième objectif est la protection ; je vais donner un exemple avec un réflexe qui n’est pas archaïque mais un réflexe de vie - il est utile durant toute notre existence. Avez-vous remarqué que lorsque vous apercevez une porte qui va claquer, vous plissez les yeux ? Ce plissement des yeux déclenche le réflexe stapédien, qui protège l’oreille contre les bruits élevés.


Enfin, le troisième but est le développement du cerveau. Le réflexe d’agrippement permet ainsi de construire le circuit nerveux entre la main et le cerveau.


En schématisant, on peut dire que le système nerveux commande les réflexes archaïques, puis les réflexes de vie ; en parallèle, le cerveau limbique, responsable de la gestion des émotions, mature ; enfin, grâce à la bonne intégration des réflexes, le cortex pré-frontal - en croissance jusqu’à l’âge de 21 ans environ - assure la pleine utilisation des capacités cognitives.


En effet, un réflexe émerge, est actif, puis s’intègre. L’intégration des réflexes va permettre de passer d’une motricité réflexe à une motricité volontaire. Cependant parfois, le réflexe reste persistant dans le corps.


Qui a découvert ces réflexes archaïques ?


Les réflexes sont observés et étudiés depuis un peu plus de 100 ans, notamment par Jean Piaget, biologiste et psychologue suisse du XXe siècle, qui a observé le développement neuro-psycho-affectif de l’enfant et a identifié des schèmes, c’est-à-dire des actions organisées et transposables. Il y aussi Lev Vygotski, psychologue et pédagogue de la même époque. On découvre, aujourd’hui encore, des réflexes !


Concernant l’intégration des réflexes telle que pratiquée aujourd’hui, je connais deux méthodes. La méthode RMTi a été élaborée par Kerstin Linde, une photographe suédoise qui filmait les mouvements de ses bébés ; en imitant ceux-ci, elle se sentait mieux ; le psychiatre suédois Harald Blomberg l’a rencontrée dans les années 1980 et, à partir de ces observations, il a proposé des bercements rythmiques à ses patients.


En parallèle, un docteur en psychologie russe, Svetlana Masgutova, a également développé une mise en pratique au sujet des réflexes, qui a donné la méthode MNRI. Des recherches scientifiques effectuées sur 3500 personnes et 27 000 études de cas prouvent l’efficacité de la méthode MNRI. Le Docteur Masgutova a reçu récemment l’autorisation d’ouvrir un Master de Neurophysiologie aux États-Unis, ce qui constitue une reconnaissance académique de cette approche. Il existe également d’autres approches, telles que la méthode Padovan.


Le suivi médical des bébés à la naissance prend en compte la présence de certains réflexes archaïques, tels que la marche automatique. La question de leur intégration est une découverte récente grâce au développement des neurosciences.


Qu’est-ce qui entrave la bonne intégration des réflexes archaïques ?


De manière générale, c’est le stress, depuis la sensation désagréable jusqu’au traumatisme intense, qui va empêcher cette intégration, ou bien réactiver des réflexes déjà intégrés. Par exemple, si la mère ressent un stress lors de la grossesse, cela peut empêcher des réflexes de bien s’intégrer. Durant une naissance physiologique, 17 réflexes archaïques sont actifs chez le bébé, et 26 émergent ! Dans le cas d’une césarienne – qui a bien souvent toute son utilité -, il y a un cheminement que l’enfant ne fait pas, et qui ne permet pas de faire émerger ces réflexes.


Quand un adulte qui vit un accident de voiture se retrouve tétanisé, ou bien quand il subit une agression suite à laquelle il a des problèmes de sommeil, le réflexe qui permet de ne pas être envahi par la situation traumatisante ne fonctionne plus correctement.


N’y a-t-il pas aussi des comportements de parents, effectués en toute bonne foi, qui peuvent empêcher l’intégration des réflexes, tels que mettre un bébé en position assise alors qu’il ne sait pas s’asseoir seul ?


Tout ce qui ne va pas dans le sens de laisser faire l’enfant naturellement peut entraver l’intégration des réflexes. Mieux vaut par exemple éviter de le laisser des heures dans un transat. Ne l’empêchons pas de porter des objets - non dangereux - à la bouche, car cet organe est son premier lieu de connaissance. Cependant, l’intégration parfaite des réflexes n’existe pas. De plus, si l’enfant fait beaucoup d’activité physique et sensorielle, il peut récupérer cette intégration.


Dans les siècles passés, on bougeait beaucoup plus, en effectuant de longues distances à pied ou en allant chercher l’eau au puits... Il y avait donc beaucoup moins de réflexes persistants. Cependant, la bonne nouvelle, c’est qu’il n’est jamais trop tard pour intégrer un réflexe qui a persisté.


En quoi des réflexes archaïques non intégrés peuvent-ils entraver les apprentissages ?


Les apprentissages mobilisent la partie la plus élaborée du cerveau. Celle-ci fonctionne notamment grâce à l’intégration des réflexes archaïques qui ont créé des connexions entre le cerveau et les membres. Si un enfant n’est pas ancré dans la gravité, il peut être dans l’agitation et n’a pas la disponibilité cérébrale pour apprendre.


L’intégration du réflexe tonique asymétrique du cou (RTAC) permet une bonne coordination tête-œil-main et fait fonctionner ces éléments de façon indépendante. L’enfant qui n’a pas intégré ce réflexe manque de stabilité corporelle : il a du mal à rester assis les deux pieds au sol et replie une de ses jambes sous ses fesses, par exemple. En classe, quand il se retourne, il tourne la tête mais aussi les épaules, les bras... et emporte avec lui trousse et stylos. Il va être qualifié de maladroit, alors qu’il n’y est pour rien ! Même chose pour l’enfant qui renverse souvent son verre à table.


Un enfant qui doit fournir d’importants efforts pour écrire a peut-être un réflexe mal intégré lié à sa posture, ou son oculo-motricité, ou sa main ; je lui explique que sa main n’est pas bien « branchée » à son cerveau. A l’âge adulte, certaines personnes ne parviennent pas à avoir leur permis de conduire, parce qu’elles n’arrivent pas à tourner la tête sans tourner le volant !


Quel accompagnement proposez-vous ?


Cet accompagnement se fait sur mesure. J’ai des outils ciblés sur tel ou tel réflexe, ou sur un protocole. Par exemple, pour une personne très timide, j’ai un protocole spécifique. Il s’agit d’une suite de gestes, de stimulations, que je réalise directement sur la personne dans mon cabinet. Le nombre de séances est très variable : parfois une ou deux suffisent, parfois il y en aura 10 ou 20... J’ai rencontré une femme traumatisée par un accident de voiture ; au bout de deux séances, elle avait retrouvé ses potentialités !


Quand il s’agit d’un enfant avec une maladie génétique ou de l’autisme, cela prend plus de temps. Je me souviens d’une formatrice en MNRI qui était intervenue en néonatalité avec un enfant trisomique âgé de 24 heures ; en travaillant l’hypotonicité, qui est un des défis majeurs de la trisomie 21, elle avait senti émerger le tonus sous ses doigts ! Cet enfant, pour toute sa vie, aura une meilleure régulation du tonus grâce à l’intervention de cette femme. Propos recueillis par Solange Pinilla


Focus - Le réflexe de parachute


« Le réflexe de parachute, ou hands pulling, n’est pas un réflexe archaïque mais un réflexe de vie, explique Marion Eschbach-Cléris. Il nous protège toute notre existence : quand nous tombons, nous avons le réflexe immédiat de mettre les mains en avant pour protéger le visage. Des enfants chez qui il n’est pas intégré ont souvent le nez abîmé !


Ce réflexe est également d’ordre émotionnel : il permet de protéger son espace vital, de savoir dire non, et de trouver la juste distance. Une personne qui n’a pas intégré ce réflexe de vie aura davantage de risques de subir du harcèlement scolaire ou autre, ou de se sentir envahie, par exemple dans une classe, par le bruit généré par les camarades d’école. »



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Photo : Wauyne Evans/Pexels CC

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