La leçon d'espérance d'Anne-Gabrielle Caron

8/7/2016

 

 

Comment oublier la figure d’Anne-Gabrielle Caron (2002-2010) lorsqu’on a eu l’occasion de découvrir sa vie ? Emportée par un cancer à l’âge de huit ans, sa terrible épreuve a été l’occasion d’une ascension spirituelle impressionnante. Sa mère Marie-Dauphine Caron raconte celle-ci dans un livre poignant, Là où meurt l’espoir, brille l’Espérance (éditions du Sacré-Cœur). 


 
Avant tout, Anne-Gabrielle Caron est une petite fille qui aime jouer, faire des bricolages, s’occuper de ses trois petits frère et sœurs. Une petite fille souriante, aux paroles pleines de fraîcheur. Elle livre un jour son secret : « Souvent, je ne sais pas quoi dire alors je souris ». Une petite fille qui lutte aussi contre ses défauts, notamment l’autoritarisme et l’impatience. Louvette, elle se réjouit à l’idée de pouvoir participer aux activités scoutes. Une enfant épanouie que les dons naturels, l’éducation chrétienne et le travail de la grâce ont rendu très attachante. Un petit être qui a en elle une grande soif d’amour : elle veut être aimée « le plus possible ».

 

Anne-Gabrielle est aussi une enfant confrontée de plein fouet à la maladie et à la mort : alors qu’elle a 7 ans, un cancer très rare – une tumeur d’Ewing – l’atteint au tibia. Le diagnostic tombe en février 2009. Il est vrai que, depuis l’été précédent, elle se plaignait quelquefois de douleurs à la jambe. Par la suite, elle s’était mise à boiter puis avait souffert de plus en plus... à présent, on annonce 8 mois de chimiothérapie. Toute la vie familiale en est bouleversée puisqu’il devient nécessaire de se rendre très régulièrement de l’appartement toulonnais à l’hôpital de La Timone, à Marseille. Ce centre médical est connu pour soigner les cas graves.
 

Par bonheur, une grande chaîne de soutien logistique et spirituel se met en place en faveur de la famille Caron. Celle-ci rencontre également des infirmières dont la délicatesse contraste avec l’attitude cassante d’autres membres du personnel soignant.
 

Pour Anne-Gabrielle, les séjours hospitaliers sont très difficiles. S’y ajoutent les piqûres, les divers traitements et – ce qui lui cause une énorme peine – la chute de ses boucles brunes du fait des chimiothérapies. A Noël, il semble que les protocoles médicaux aient été efficaces : plus de trace de tumeur.
 

Hélas, cette rémission est de courte durée : la récidive ne tarde pas. De nouveaux traitements sont mis en place, mais rapidement le cancer se propage dans le reste du corps. A un moment, il faut lui administrer de la morphine jusqu’à dix fois par nuit. Le cancer ronge finalement tous ses os et la jeune malade pourra à peine supporter le poids de son propre corps.
 

Toutefois Anne-Gabrielle, du haut de ses quelques années, donne une magnifique leçon d’espérance. Elle est consciente qu’à l’exemple du Christ, la souffrance peut devenir une prière être offerte à Dieu. Unie à celle de Jésus, la souffrance est capable d’entrer dans l’ordre de l’amour et de retomber en grâces pour les autres, notamment pour les proches, ceux qui ne connaissent pas Dieu et les défunts, comme l’expliquait saint Jean-Paul II (1).
 

Ce mystère, qui relève à fois de la Rédemption et de la communion de saints est une véritable clé de lecture pour comprendre la force d’Anne-Gabrielle. Comme l’explique Marie-Dauphine Caron, il n’y a pas de « oui » à la souffrance, mais un « oui » à l’amour que nous pouvons donner à travers cette souffrance. Dans le même temps, une telle offrande est une preuve d’amour envers le Christ, une preuve qui prend le contrepied des péchés des hommes. Anne-Gabrielle appelle cela « consoler Jésus ». Elle affirme ainsi : «  Même si je n’aime pas être malade, j’ai de la chance, car je peux aider le Bon Dieu à faire revenir les gens vers Lui. Je suis jalouse de ceux qui souffrent et qui aident le Bon Dieu à avoir des chrétiens. »
 

Cette voie qui donne une fécondité à la maladie fait entrer toujours plus Anne-Gabrielle dans l’oubli de soi. Elle est accompagnée par deux prêtres, un missionnaire de la Miséricorde divine et un curé, l’abbé Arnauld, avec qui elle s’entretient régulièrement. Elle reçoit confession et communion, et trois fois le sacrement des malades.
 

La Première communion - avant sa récidive - est un événement marquant de sa jeune vie. Anne-Gabrielle, qui se fait une joie de recevoir le Christ pour la première fois, doit être hospitalisée de toute urgence trois jours avant, du fait d’une aplasie. La mort dans l’âme, elle redoute de ne pas pouvoir revenir à temps. Effectivement, ce n’est que le dimanche matin qu’elle peut sans danger retourner à Toulon. Cependant, le temps d’arriver, la messe est achevée et le signal de la procession de sortie est donné... Anne-Gabrielle rejoint sa mère qui l’attend dans l’église. Mais voici que le chant et la procession s’arrêtent et que la chorale reprend le cantique de communion. Le curé de la paroisse, connaissant bien la situation, fait signe à la petite fille d’avancer. Celle-ci gravit les marches du chœur. Le tabernacle est rouvert pour elle, sous les yeux de l’assemblée qui comprend l’intensité de ce moment.

 

Le célébrant dira par la suite : « Je n’ai jamais vu personne communier comme elle l’a fait. » Pour sa part, Anne-Gabrielle écrit : « Je suis heureuse, car je me dis « Je suis tout près de vous mon Dieu » (et je l’espère, mais j’en suis sûre) ». Cet événement est un beau symbole de sa vie : elle ne parvient plus à tout faire comme les autres enfants – à avoir la vie normale à laquelle elle aspire – mais ce qu’elle fait, elle le réalise magnifiquement.

 

Cinq mois avant sa mort, elle confie à sa mère : « J’ai demandé au Bon Dieu de me donner toutes les souffrances des enfants de l’hôpital ». Et elle précise : « Je souffre tellement que si eux pouvaient ne pas souffrir... ». Elle a le désir d’être une grande sainte, « comme sainte Thérèse (de Lisieux) » et réplique un jour avec assurance : « Mais je serai sainte ! ». Peu après elle ajoute : « Vous savez, Maman, je me dis de temps en temps (pas souvent) que, quand je serai morte, je me dirai qu’en fait, ce n’était pas difficile du tout de faire le bien. C’est vrai, ce n’est pas difficile d’être gentille, de penser aux autres, d’obéir et de ne pas taper ses frères et sœurs. »
 

Il est surprenant de voir à quel point la croix et la joie cohabitent dans sa vie. Ce mystère est bien exprimé dans le petit poème rédigé quelques jours après l’annonce de sa mort prochaine. Anne-Gabrielle a écrit chaque ligne d’une couleur différente : « Moi mon plus grand rêve serait que je guérisse./ Adieu seringues et médicaments, adieu piqûres et chimios./ Si cela se réalisait je crois que vraiment je serai très heureuse./ Mais après tout, je suis très heureuse comme ça. »
 

Et pourtant, lorsqu’on lui annonce son départ - qui aura d’ailleurs lieu précisément un mois plus tard -, la petite fille est terrifiée. Depuis le début, elle a compris que son cancer pouvait être fatal, mais ne croyait pouvoir décéder à cet âge. Sa réaction est vive : « Non, non, je ne veux pas mourir, ce n’est pas possible ! ». Dans un second temps seulement, Anne-Gabrielle se dit qu’elle sera avec le Seigneur pour l’éternité. S’ajoute la crainte de ne pas rejoindre Dieu tout de suite du fait de ses péchés, même si elle perçoit bien qu’elle est prête à paraître devant son Créateur.
 

Pareillement, après sa récidive, malgré sa paix, elle a connu une forme de désert spirituel avec des tentations lourdes, sans doute jusque trois semaines avant sa mort : « J’ai besoin que quelqu’un vienne me dire que le Bon Dieu est vraiment bon », « Quand je vois que si peu de gens croient en Dieu, je me demande s’il existe vraiment. »

 

Le dernier mois de sa vie est ponctué par des moments de grâce. Anne-Gabrielle pardonne à ceux qui lui ont fait du mal ou se sont moqués d’elle et voudrait demander pardon à tous ceux qu’elle a pu blesser. Elle redit également son amour à l’égard de ses parents, de son frère et de ses deux sœurs. En tenant une image du Christ en croix, elle s’écrie : « Non ! C’est trop !... Jésus... Il a trop souffert... », alors qu’elle vit sa propre Passion. Ses prières prennent une telle valeur que certains confient des intentions et sont souvent exaucés. Un jour, l’évêque de Toulon, Mgr Dominique Rey, vient même lui porter la communion.

 

Une seule fois, en 18 mois d’épreuve, elle dit que c’est trop, que la coupe est trop remplie : la veille de sa mort. Quelques heures plus tard, on la retrouve en paix, et c’est ainsi qu’elle fait ses adieux. Elle s’éteint dans la soirée du 23 juillet 2010, après une agonie de 30 heures, restant consciente jusqu’au bout. « Voir Anne-Gabrielle, c’était voir Dieu » témoignera le prêtre à son enterrement.
 

On reste surpris de l’âge auquel Anne-Gabrielle a achevé sa course. Il n’a pas fallu plus de 8 ans pour qu’elle atteigne sa maturité spirituelle. En même temps, « Yaya » (comme l’appelait sa petite sœur) est restée jusqu’à la fin une enfant, aimant jouer. Il y a un contraste entre la forme de son écriture et ses écrits, entre son jeune visage et la sainteté de ses paroles. à moins que ce ne soit tout simplement la grâce de l’enfance, la grâce thérésienne de la confiance, qui puisse donner une telle sagesse. « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent » (Mt 19, 14).  Abbé Vincent Pinilla


(1) « Dans le Corps du Christ, qui grandit sans cesse à partir de la Croix du Rédempteur, la souffrance, imprégnée de l’esprit de sacrifice du Christ, est précisément, d’une manière irremplaçable, la médiation et la source des bienfaits indispensables au salut du monde. » Le Pape précisait : « Cela veut-il dire que la Rédemption accomplie par le Christ n’est pas complète ? Non. Cela signifie seulement que la Rédemption, opérée par la force de l’amour réparateur, reste constamment ouverte à tout amour qui s’exprime dans la souffrance humaine » (Saint Jean-Paul II, Salvifici doloris, n°27 et 24).

 

 

Une vie courte et féconde
29 janvier 2002  Naissance à Toulon
23 février 2002  Baptême
Juillet 2008  Premiers symptômes
19 février 2009  IRM constatant la maladie
7 juin 2009  Première communion
Hiver 2009-2010  Rémission puis rechute
23 juillet 2010  Rappel à Dieu

 

 

Interview - Marie-Dauphine Caron : « Tout est grâce »

 
 
Zélie : Vous avez écrit ce livre cinq ans après la mort d’Anne-Gabrielle : qu’est-ce qui vous y a amenée ?

Marie-Dauphine Caron : J’ai tenu un journal tout au long de sa maladie : des religieuses m’avaient conseillé de le faire, et mon mari Alexandre, sous-marinier, pouvait lire ce « journal de bord » à ses retours. Lors des obsèques d’Anne-Gabrielle, l’abbé Benoît Arnauld nous a dit que notre fille était au Ciel. Nous avions eu tant de mal à la voir souffrir et nous avions besoin que son sacrifice soit connu et reconnu. Je savais que j’allais écrire ce livre, mais j’ai dû soutenir ma thèse de lettres classiques, que j’avais commencée à la naissance d’Anne-Gabrielle. En 2013, le père Daniel-Ange a publié son livre Prophètes de la joie, dont il consacre le premier chapitre à Anne-Gabrielle. Les gens me disaient qu’ils avaient envie d’en savoir plus.

 

Je me suis donc replongée dans mon journal, mais cela a été très difficile, car à l’époque de la maladie, nous ne nous arrêtions jamais sur les mauvaises nouvelles pour ne pas nous effondrer. Et là, j’ai dû m’arrêter à nouveau sur ces moments. Il m’a fallu un an pour pouvoir écrire ce livre, mais, en fin de compte, cela m’a permis de voir combien Dieu était présent pendant la maladie, même si nous ne nous en rendions pas compte sur le moment.
 
• Comment avez-vous vécu la maladie de votre fille, au sein de votre couple ?

Cette épreuve nous a énormément rapprochés. En nous mariant, nous voulions fonder une famille chrétienne, ayant pour modèle Louis et Zélie Martin. Pendant le cancer d’Anne-Gabrielle, aucun de nous deux ne s’est révolté, ni n’a dû supporter la révolte de l’autre, comme c’est parfois le cas dans cette situation. Nos soutiens essentiels étaient la foi, la prière et l’espérance. Un jour, alors que nous dormions très peu à cause des réveils d’Anne-Gabrielle et de la petite dernière - qui avait un mois -,  j’ai mal réagi à une réflexion de mon mari. Anne-Gabrielle a fondu en larmes : « J’ai l’impression que vous vous aimez moins. » Nous avons compris que son équilibre reposait beaucoup sur notre bonne entente.

 

Après la mort de notre fille, j’ai été déstabilisée par le silence et la souffrance d’Alexandre, qui s’était montré si fort tout au long de la maladie. Quand je rentrais d’une promenade le samedi matin, je le voyais pleurer en regardant les photos d’Anne-Gabrielle sur l’ordinateur. Il a vécu pendant un an écrasé sous le chagrin. Mais il ne voulait pas en parler avec moi. En fait, il cherchait à me protéger. Il culpabilisait de ne pas avoir sauvé sa fille. Comprendre cela m’a libérée.
 
• Quels témoignages avez-vous reçus après la mort d’Anne-Gabrielle ?

Au début, ce furent surtout des mères de ses amis qui me racontaient comment, à son exemple, leurs enfants récitaient quotidiennement le « Souvenez-vous », s’efforçaient à plus de gentillesse avec leur entourage, offraient leurs souffrances - parfois lourdes, je pense particulièrement à un petit accidenté de la route. Puis ce furent des adultes, que parfois même nous ne connaissions pas, qui l’ont prise comme protectrice, lui confiant des intentions de tout ordre, naturel - guérison, désir d’enfant, travail - ou spirituel - conversion, guérison du cœur. Claire, la maman d’une enfant de 10 ans atteinte de leucémie, depuis des mois, confie à Anne-Gabrielle chaque nouvelle étape difficile dans le traitement, et lui demande de la garder dans la paix, malgré la difficulté du quotidien et les angoisses liées à la maladie.

 

Depuis la parution de ce livre, les témoignages sont de plus en plus nombreux, particulièrement de ce qu’Anne-Gabrielle a fait redécouvrir le précieux don qu’est la Sainte Eucharistie - plusieurs personnes se servent du récit de sa première communion pour préparer des enfants à la leur -, et la valeur de l’offrande. Nous vivons tous ces témoignages comme une grande miséricorde de Dieu qui, par grâce, nous fait voir dès ici-bas les fruits du sacrifice de notre enfant. Elle qui détestait que l’on parle d’elle ou qu’on la remarque doit rendre grâce du haut du Ciel que, dans son effacement, elle puisse témoigner ainsi de la gloire de Dieu.
 
• Que vous a appris Anne-Gabrielle sur le sens de la vie ?

Elle nous a appris à cueillir le jour, « l’aujourd’hui de Dieu » comme l’a dit l’abbé Arnauld à ses obsèques. Quand Anne-Gabrielle a récidivé, j’ai mis en œuvre tout ce qui pouvait contribuer à accroître le bonheur, même les choses toutes simples comme d’assister à une exposition ou un dîner crêpes. J’ai appris à ne pas me projeter, car nous ne savons pas de quoi la grâce nous rend capables. Il était intolérable pour nous de nous projeter à propos de sa mort. Ce qui nous a délivrés, c’est l’abandon à Dieu. Auprès d’Anne-Gabrielle, il y avait une grande paix ; nous étions portés par la grâce, nous sentions que c’était le Christ qui souffrait en nous. L’autre grande leçon d’Anne-Gabrielle, c’est que Dieu n’attend qu’un infime acte de volonté de notre part ; après il fait tout le reste. Je ne comprends toujours pas comment j’ai pu supporter tout cela. En fait, c’était Dieu qui était là. Quelle que soit la situation, Dieu en tirera toujours un bien. Tout est grâce ! Propos recueillis par Solange Pinilla

 

 

Article paru dans Zélie n°11 (Juillet-Août 2016)

Crédits photo : Editions du Sacré-Coeur - Famille Caron

 

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