Lutter contre les violences sexuelles sur les enfants et les adolescents



Le sujet des violences sexuelles sur les mineurs est lourd et délicat. Être conscient de ce risque est cependant le meilleur moyen d’empêcher ces violences, et de ne pas laisser les agresseurs faire d’autres victimes.


Psychologue clinicienne, Joanna Smith est enseignante à l’université de Paris en trauma et dissociation. Elle se spécialise, depuis une dizaine d’années, dans la prise en charge des auteurs de violences sexuelles et des victimes de traumas. Entretien.



Zélie : Aujourd’hui, en France, combien de personnes ont subi des abus sexuels ?


Joanna Smith : Tout d’abord, je souhaiterais faire une précision de vocabulaire. Le mot « abus » ne me paraît pas adéquat : il s’agit d’un anglicisme (abuse), alors qu’en français, le mot abus signifie « excès ». C’est comme s’il y avait un dosage correct concernant la sexualité avec un enfant... C’est une façon, consciente ou non, de minimiser ces actes.


Concernant les chiffres, il est très difficile d’en avoir. Les chiffres officiels sont peu représentatifs puisque seulement un viol sur 10 mène à une plainte, et une plainte sur 10 mène à une condamnation. 70 % des plaintes sont classées sans suite, car il n’y a pas assez de preuves : s’il n’y a pas de marques physiques ni de témoins, c’est la parole de la victime contre celle de l’agresseur. Une étude a montré que 16 % des Françaises et Français affirment avoir subi une maltraitance sexuelle dans l’enfance. Une femme sur 6 est entrée dans la vie sexuelle par un rapport non consenti ! Et 36 % de ces répondantes avant l’âge de 15 ans, qui est la majorité sexuelle où le consentement est considéré comme possible.


Loin des représentations présentes dans les films, où l’agresseur est un inconnu au coin d’une rue, dans la très grande majorité des cas, l’agresseur est un adulte ou un adolescent connu de l’enfant, et les faits ont lieu au domicile.


Qu’appelle-t-on une violence sexuelle ?


Il s’agit de tout acte sexuel commis avec violence, contrainte, menace ou surprise. La menace est parfois implicite, comme lorsqu’il s’agit d’un parent ou d’une personne ayant autorité. L’agression sexuelle est un contact sur les zones sexuelles. Le viol est une pénétration, dans un sens ou dans l’autre. Dévoiler son intimité ou demander à quelqu’un de la montrer est également une violence.


De même, montrer de la pornographie à un enfant est une violence sexuelle, et ce d’autant que ce matériel sexuel cru comporte souvent une dimension d’humiliation et de domination. J’ai rencontré des patients très perturbés par des revues pornographiques – à l’époque ce n’était pas sur écran - qu’avaient laissé traîner leurs parents !


S’il s’agit d’un acte sexuel entre deux enfants du même âge, peut-on parler d’agression ?


Cela dépend jusqu’où cela est allé : s’il s’est agi de montrer sa culotte, de petites caresses non sexuelles, ce n’est pas préoccupant. Mais si cela devient plus intrusif, sexuel à proprement parler, il faut voir d’où cela vient : souvent, d’une violence sexuelle, de pornographie, et il faut s’inquiéter. Je souligne la question du « même âge » : parfois, un an de différence suffit à donner à l’enfant plus âgé un ascendant.


Qu’est-ce qui amène quelqu’un à commettre une violence sexuelle ? Que se passe-t-il dans sa tête ?


Des études canadiennes, telles que celles menées par Michael Seto, ont observé deux principaux types de profils. Le premier profil est celui d’hommes qui agressent des enfants de leur famille, avec lesquels ils ont un rôle parental : père, grand-père, oncle, beau-père de longue date... Il existe une ambiance familiale particulière, où les limites entre les membres de la famille sont floues et l’intimité non respectée. On relève que le risque de récidive est assez peu élevé : il est de 5 %, pour les faits judiciarisés en tout cas. La prévention va consister à accompagner ces personnes et leur famille, à réduire l’alcoolisme...


Le second profil est celui d’hommes qui agressent en dehors de la famille, le plus souvent des garçons. On a observé davantage d’excitation sexuelle tournée vers les enfants que chez le premier profil. Le risque de récidive est plus élevé, de 15 % à 25 %. On relève qu’il peut s’agir d’une dimension homosexuelle non assumée : ces personnes affirment que, selon elles, passer à l’acte sur un enfant n’est pas un acte homosexuel, donc cela ne pose pas problème. Par exemple, on rencontre des hommes qui passent des décennies à nier leur attirance homosexuelle, et finissent par agresser un adolescent ami de leurs enfants... Aider ces personnes à accepter le fait que cette attirance homosexuelle les habite concourt à prévenir ces violences.


Plus généralement, le profil du prédateur qui kidnappe l’enfant en lui offrant des bonbons est très rare : la plupart des faits sont commis par de grands égocentriques qui ne veulent pas voir que l’enfant n’est pas d’accord, et qui font partie de son entourage.


On dit que les agresseurs sont souvent d’anciennes victimes - l’inverse n’est bien sûr pas vrai...


En effet, 50 à 60 % des auteurs de violences sexuelles sur des enfants ont eux-mêmes été victimes de violences sexuelles dans leur enfance. Il existe une similitude entre les antécédents subis et le mode opératoire choisi, ainsi que l’âge de la victime. Il y a aussi d’autres antécédents de violences comme les violences intrafamiliales et les violences physiques dans 50 % des cas, mais aussi des membres du foyer ayant un casier judiciaire, souffrant de toxicomanie ou d’antécédents psychiatriques ou encore la perte d’un parent... Les agresseurs peuvent avoir subi une exposition précoce à la pornographie.


En tant que parent, comment être attentif à ces risques, sans être dans une vigilance démesurée ?


D’abord, si on a soi-même été victime de violences et qu’on n’est pas guéri de l’état de stress post-traumatique qui en résulte, cela va avoir un impact sur la sensibilité à ce risque. Soit le parent ne sera pas assez vigilant car dans un état d’anesthésie, voire d’amnésie par rapport à son trauma afin de ne pas le réveiller. Le plus souvent, des femmes d’hommes ayant commis l’inceste, et ayant elles-mêmes été agressées pendant leur enfance, n’ont pas su voir les actes de leur mari, car cela réveillait un passé insupportable.


Ce qu’on peut faire, c’est sensibiliser l’enfant avec délicatesse, à la mesure de son âge. Je conseille ces deux livres : Mon corps m’appartient. Respect, intimité, consentement, parlons-en d’Isabelle Filliozat et Margot Fried-Filliozat (Nathan), à partir de 7 ans, et qui dit suffisamment de choses, sans traumatiser en les nommant trop crûment : « des choses qui te gênent, ou qui te font mal ». Ou encore le petit livre Quand on te fait mal de Muriel Salmona, de 3 à 8 ans.


La prévention passe en effet aussi par la façon de respecter l’intimité de l’enfant, par exemple en respectant son refus de donner un bisou ou d’être chatouillé. On peut dire à son enfant à qui les grands-parents aimeraient faire un bisou : « Comment tu veux dire bonjour ? ». On évite ainsi à l’enfant l’habitude que son corps soit utilisé par un autre.


Quand on entend ces faits de violences, on peut avoir légitimement peur d’envoyer son enfant en colonie de vacances, camp scout ou autre, ne trouvez-vous pas ?


Il n’y a jamais de risque zéro, et l’enfant doit faire des expériences d’autonomie. Cependant, il est préférable que l’enfant connaisse déjà le lieu ou les personnes qu’il va côtoyer. Ensuite, on peut, avant le séjour, sensibiliser l’enfant à la violence en général, et lui dire vers qui il doit se tourner pendant le séjour en cas de problème, et demander à ce qu’on appelle ses parents. Après le séjour, on peut l’interroger sur les moments qu’il a plus ou moins aimés.


Quels sont les signes qui doivent alerter chez un enfant ou un adolescent ?


Le stress peut provoquer une « extinction » des émotions : un regard triste et mort, une voix monocorde ne sont pas normaux. L’adolescent peut adopter des stratégies pour se calmer émotionnellement : comportements addictifs – tabac, drogue, pornographie -, anorexie ou boulimie afin de paraître peu « attirant », insomnies soudaines, phobie scolaire, dépression, tentative de suicide... Les enseignants peuvent avoir un rôle à jouer afin de voir ce qui se passe, en discutant avec le psychologue scolaire, l’infirmière, le Centre médico-psychologique ou l’Aide sociale à l’enfance afin d’envoyer une information préoccupante, même de façon anonyme.


Si un enfant dit à ses parents qu’il a été agressé sexuellement, que peuvent-ils faire ?


Déjà, en général, l’enfant va rarement le dire avec des mots, mais plutôt avec un dessin, ou avec une tendance à la masturbation... Mieux vaut ne pas poser des questions trop directes à l’enfant, pour ne pas induire des faits, mais poser des questions ouvertes : « Que se passe-t-il ? ». Ensuite, il faut prévenir la justice, en se tournant vers le commissariat de quartier et la Brigade de protection de la famille (ex-Brigade des mineurs).


Ce que j’observe, lorsque les faits ne sont pas dévoilés à la justice, c’est que les victimes ont l’impression de n’avoir pas été entendues dans la gravité de ce qu’elles ont subi. Il y a aussi le risque de laisser l’agresseur dans la nature ! La procédure judiciaire étant éprouvante, il faut se faire accompagner grâce à un avis juridique, une association de victimes ou encore des groupes de parole.


Et lorsque l’agression a eu lieu dans la famille, comme par le grand frère sur la petite sœur ?


Dans ce cas, les parents sont à la fois ceux de la victime et de l’agresseur. Ils ont souvent peur de porter plainte car ils craignent que leur enfant soit placé ou aille en prison, ce qui est rarement le cas. Cependant, si les parents ne dénoncent pas les faits, ils prennent le parti de l’agresseur... Au contraire, porter plainte va être constructif pour le garçon, car il a besoin de mesures éducatives ! Cette famille a besoin d’aide : pour protéger la victime, pour accompagner l’agresseur qui a peut-être lui même subi des choses, pour reconstruire la relation entre le frère et la sœur, pour en parler. De toute façon, on ne pourra pas continuer comme si rien ne s’était passé !


Aujourd’hui, il existe de nombreuses thérapies spécialisées dans le traitement du trauma, qui permettent d’en guérir : l’EMDR, l’ICV (voir notre article sur l’ICV), les TCC ou encore la Somatic Experiencing. Propos recueillis par Solange Pinilla


Témoignage - L’enfer de l’inceste


Dans L’âme à l’amour tranché (L’Harmattan), Anne-Marie Claire raconte sous forme de lettres à son psychanalyste son terrible vécu d’enfant. Elle a été victime de violences sexuelles de la part de ses frères et de son père, sous l’œil indifférent de sa mère, qui a elle-même été agressée petite. On lit les conséquences de ce traumatisme : confusion intérieure, absence de repères affectifs, dépression, troubles psychiques, impact négatif sur sa vie de couple et de mère... La lecture de ce témoignage est parfois difficilement soutenable, mais bien moins insoutenable que ces traumatismes et leurs conséquences. « Je suis la tombe vivante d’un enfant qui réclame une vraie sépulture », écrit Anne-Marie.



Lire le reste de Zélie n°76 - Septembre 2022


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