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Dorothy Day, engagée dans le siècle



Cet article est extrait de Zélie n°85 - Juin 2023, à télécharger gratuitement.



Les parents de Dorothy Day ont fondé, au crépuscule du XIXe siècle, une famille américaine typique de l’époque, avec ses cinq enfants, son attachement formel à l’église épiscopalienne et son espoir dans l’ascension sociale par le travail et l’instruction.


Dorothy, née le 8 novembre 1897 à New-York, est le troisième enfant du couple. Son père, John, est journaliste, et sa mère, Grace, tient le foyer, comme le raconte Mathilde Montovert dans Dorothy Day, une rebelle au paradis (éditions Première partie).


En 1903, la famille Day quitte New York pour San Francisco, où John Day a trouvé un emploi de rédacteur sportif plus rémunérateur. En 1906 survient un tremblement de terre, suivi de nombreux incendies, qui ravagent la ville. La famille Day participe à l’accueil des sinistrés, avec l’aide de la Croix-Rouge, mais John Day a également perdu son travail avec la destruction de son journal dans la catastrophe.


La famille part alors pour Chicago. C’est une courte période de misère que traversent les Day. Dorothy et ses aînés aident leur mère, épuisée par les tâches de la maison et par plusieurs fausses couches.


Rapidement, John Day retrouve un poste de journaliste et la prospérité revient, mais ces années marquent Dorothy. C’est aussi le temps de rencontres avec des voisines dont la foi épiscopalienne ou catholique la marque en profondeur. Elle commence très régulièrement à lire la Bible et L’Imitation de Jésus-Christ ; lectures qu’elle ne quittera plus de toute son existence. Elle reçoit le baptême et la confirmation dans l’église épiscopalienne.


A cette époque qui précède la Première guerre mondiale, Dorothy, marquée par le souci des pauvres et de la justice sociale, découvre des auteurs américains et étrangers socialistes ou marxistes. En 1914, elle débute ses études supérieures à l’Université d’État de l’Illinois, avec l’aide d’une bourse, récompense de ses excellents résultats scolaires.


Les années de l’Université sont matériellement dures, mais ce sont aussi celles de nouvelles découvertes, de la littérature russe, d’amitiés très fortes avec des étudiants épris comme elle de justice et tentés par l’expérience du socialisme. Dorothy est également marquée par l’antisémitisme dont sont victimes certains de ses camarades. Elle en fera un de ses combats, au même titre que la lutte pour les droits des Noirs américains et la lutte contre l’extrême pauvreté.


En 1916, elle suit ses parents à New York, où John Day a trouvé un nouveau poste de journaliste. Dorothy, elle-même, interrompt ses études, cherche un emploi et commence à travailler comme journaliste au quotidien socialiste The Call (la photo ci-dessus date de cette année). Elle s’engage pour la non intervention des Etats-Unis dans un conflit qu’elle considère comme celui des impérialismes. Lorsqu’éclate la Révolution d’Octobre 1917 en Russie, elle en célèbre l’événement à Madison Square dans le cadre d’une manifestation.


En 1917 toujours, Dorothy rejoint le mouvement américain des suffragettes. Elle manifeste à Washington, est arrêtée, libérée rapidement. Elle en conservera une empathie particulière pour les prisonniers. La guerre touchant à sa fin, Dorothy Day change de voie et devient infirmière, à l’hôpital public de New York. La grippe espagnole fait des ravages, mais elle trouve dans le secours de la foi et la messe régulière un soutien puissant pour l’exercice de son métier.


Cette période est aussi celle de sa rencontre avec le journaliste Lionel Moise, dont elle s’est occupée pendant son hospitalisation. Enceinte - elle a près de 21 ans -, elle est abandonnée par celui-ci, et se résout à un avortement clandestin. Dans la vie de Dorothy Day, cet épisode est un drame. Moralement brisée, elle tente par deux fois de se suicider. Plus tard dans son existence, sans jamais juger les femmes y ayant eu recours, elle combattra avec énergie la pratique de l’avortement, dont elle avait mesuré elle-même l’impact sur son existence.


Toujours sous le choc, elle épouse rapidement en 1920 un certain Barkeley Tobey, riche New-Yorkais plus âgé et déjà marié plusieurs fois. Le couple voyage en Europe, vit dans l’aisance, et Dorothy se reconstruit doucement, se consacrant à la lecture et à l’écriture. Elle écrit alors son premier livre, La onzième Vierge.


Mais en 1921, le couple se sépare. La jeune femme quitte New-York et retourne à Chicago. Enchaînant divers métiers, elle renoue avec le militantisme socialiste révolutionnaire. Très engagée, Dorothy Day mesure, au contact d’amis catholiques, sa soif inassouvie de Dieu et son vide intérieur.


En 1924, les droits de La onzième Vierge ayant été achetés par une société de production de films, Dorothy Day achète une maison à Staten Island, non loin de New York, où elle retourne s’installer. C’est là qu’elle rencontre William Forster Batterham, biologiste de profession et anarchiste d’idées. La foi de Dorothy se développe et s’approfondit à un rythme que ne suit pas Forster Batterham.


En 1926, Dorothy Day donne naissance à leur fille, Teresa Tamar. Teresa en référence à sainte Thérèse d’Avila, figure admirée de Dorothy Day, et Tamar en raison d’une de leurs voisines et amies juive. Dorothy Day, désormais convertie de cœur au catholicisme, fait baptiser sa fille en 1926 et rejoint elle-même l’église catholique en 1927. Même s’ils resteront toujours en contact, Dorothy Day et Forster Batterham se séparent.


Une rencontre bouleverse son existence en 1932, avec Aristide Pierre Maurin, dit Peter Maurin, intellectuel catholique atypique, issu d’une famille paysanne de la Lozère. Il s’est installé aux Etats-Unis, a fait le choix de la pauvreté pour vivre au milieu des miséreux et cultive le désir d’édifier des structures capables de faire vivre concrètement l’enseignement social de l’Eglise.


C’est avec Peter Maurin et leurs amis qu’elle fonde en mai 1933 le journal The Catholic Worker (voir encadré ci-dessous). Cette publication au succès rapide s’intéresse principalement à la question sociale et s’illustre tant par son anticommunisme, son antifascisme que par son anticapitalisme, son attachement à l’Eglise et sa préoccupation pour le pacifisme, pour les droits des Noirs américains et contre l’antisémitisme. Lorsque ce journal appelle de ses vœux un « communisme chrétien », on est loin du marxisme et assez proche de la vie communautaire des monastères.


C’est dans le sillage de cette œuvre que Dorothy Day et Peter Maurin fondent des « maisons d’hospitalité » qui accueillent les plus pauvres. Dorothy Day elle-même rejoint une de ces maisons pour y animer la vie communautaire. Après les « maisons d’hospitalité » suivront enfin des fermes collectives pour fournir du travail et un cadre de vie aux chômeurs. L’œuvre de Dorothy Day en faveur des plus pauvres et de la justice sociale est lancée dans l’Amérique de la Grande dépression économique des années 1930. Elle perdurera et se développera jusqu’à nos jours.


Dorothy Day ne se cantonne pas pour autant au gouvernement quotidien de cette œuvre sociale. Elle affine sa réflexion et son combat. Toujours influencée par le socialisme de ses premiers pas dans le militantisme politique, elle ne fait pas mystère de son attachement total et intransigeant à la doctrine de l’Eglise, tant dans les domaine social que moral et sacramentel, tout comme elle ne cache pas son souci de la liturgie.


Sa pensée l’amène cependant à des situations parfois incompréhensibles a posteriori. Durant la Seconde guerre mondiale, son pacifisme reste total, au point de s’opposer à l’entrée en guerre des Etats-Unis, malgré sa propre opposition à l’hitlérisme. Durant la guerre froide, elle se place au-delà de l’opposition des deux blocs, choisit une voie à part, au point de saluer la prise de pouvoir de Fidel Castro à Cuba, qu’elle voit comme une opportunité pour la population de cet État, même si elle ne renie rien de son anticommunisme. Durant la guerre du Vietnam, elle regrette l’engagement de son pays et s’oppose aux départs de soldats.


À côté de cet engagement pacifiste, Dorothy Day continue son combat pour les droits des Noirs américains. Mais aussi son combat contre le consumérisme, qui soutient l’exploitation de fermiers au bout du monde et appauvrit les fermiers américains tout en éloignant les consommateurs d’une nécessaire sobriété.


Le 29 novembre 1980, veille du premier dimanche de l’Avent, Dorothy Day meurt entourée des siens à l'âge de 83 ans.


L’existence de cette femme inclassable fut centrée sur le Christ, et s’exprima par la vie de prière, de contemplation et d’action dans l’objectif de faire advenir une société conforme à l’Évangile. Gabriel Privat


A ses lecteurs


« A ceux qui marchent dans les rues en cherchant vainement un travail, à ceux qui pensent qu’il n’y a pas d’espoir en l’avenir, et qui pensent que nul ne reconnaît leur détresse. à ceux-là, ce journal est adressé. Il est imprimé pour attirer leur attention sur le fait que l’Eglise catholique a un programme social - pour qu’ils sachent qu’il y a des hommes de Dieu qui œuvrent non seulement pour leur bien-être spirituel, mais aussi matériel. Il était temps d’avoir un journal catholique pour les personnes au chômage. »


(Journal The Catholic Worker, mai 1933)

Extrait du livre Ils ont besoin d’être dérangés. Recueil d’articles de Dorothy Day, introduction et traduction par Baudouin de Guillebon (Artège).


Photo Wikimedia commons.


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