Comprendre l’attachement évitant




Se couper de ses émotions pour ne pas souffrir : c’est la stratégie employée, bien involontairement, par des personnes ayant vécu des événements difficiles dans leur enfance. A l’âge adulte, elles ont tendance à fuir l’intimité et l’expression de leurs ressentis. C’est le fruit d’un mode de relation dit « évitant ».



Si vous avez du mal à révéler vos tristesses et vos peurs parce que vous y voyez une source d’insécurité ; si vous n’osez pas demander de l’aide car vous avez toujours préféré « vous débrouiller toute seule » ; si vous semblez être une personne plutôt distante et froide ; si vous tentez d’anesthésier un manque d’amour au début de votre vie par l’activité constante, le tabac ou tout autre moyen ; si vous avez l’impression d’être « coupée » de votre corps et que de nombreuses parties de vous-même ne demandent qu’à s’exprimer au grand jour... Vous avez peut-être un style d’attachement évitant. A moins que ce soit l’un de vos proches qui vous semble avoir ce profil un peu décalé, « hors-sol ».


Dans son livre Coupé des autres, coupé de soi (Eyrolles), la psychologue clinicienne Gwénaëlle Persiaux détaille ce type d’attachement « insécure », qui concernerait 25 % des personnes. John Bowlby et Mary Ainsworth, spécialistes à l’origine de la théorie de l’attachement, ont mis en évidence le fait que les conditions sociales et affectives dans lesquelles grandit un enfant vont contribuer à déterminer son style d’attachement, de mode de relation.


Un enfant dans un contexte social apaisé, avec des parents disponibles physiquement et psychiquement, aura sans doute un attachement dit « sécure », confiant. Mais si ses proches ne sont pas attentifs à ses besoins et à ses émotions, il développera probablement un attachement « insécure ». Celui-ci peut être anxieux et fusionnel (à ce sujet, lire Zélie n°58, « Se libérer de la dépendance affective »), ou encore évitant.


Un attachement évitant peut trouver sa source dans trois types d’environnement dans l’enfance ou l’adolescence, comme l’explique Gwénaëlle Persiaux, elle-même « ex-évitante » : le vide, le trop-plein ou le chaos. Le vide, c’est une atmosphère avec peu de paroles échangées, de gestes de tendresse, de regards valorisants, peu d’amour exprimé ; l’enfant « ferme les écoutilles » afin de se protéger de la douleur d’être privé de sa nourriture psychique de base. Le décès d’un des parents ou le fait de ne pas avoir été désiré – ni au départ, ni ensuite – peut également générer un sentiment de ne pas exister, une estime de soi fragile. Le livre Coupé des autres, coupé de soi cite le cas de Benjamin, qui se réfugie dans la télévision et les livres.


Au contraire, un univers étouffant, une surprotection, peut être aux racines d’un attachement détaché. Si les parents mettent sur leur enfant un contrôle excessif, une exigence démesurée, celui-ci va éteindre sa flamme pour se conformer aux demandes extérieures. Soit il va se soumettre à ces lourdes interdictions, soit il va braver les règles et s’exposer à des dangers potentiels - comme Marcus, très strictement surveillé, qui s’échappait de chez lui à vélo.


Ou encore, « quand la vie est trop violente (négligence grave, maltraitance, abandons, abus...), la déconnexion est la seule chose à faire pour, tout simplement, survivre, pour ne pas mourir de détresse et de solitude », explique l’auteur.


A force d’avoir été coupé jeune d’elle-même, la personne évitante s’est habituée à cet état. Le mécanisme à l’œuvre est celui de la dissociation. Ce phénomène neurologique involontaire se déclenche naturellement dans une situation de danger. Il consiste à être coupé de ses sensations et émotions grâce à l’envoi de neurotransmetteurs (morphine et kétamine), qui calment le stress du corps soudain raidi.


La dissociation permet ainsi à l’être humain de moins souffrir physiquement – notamment en cas de violence physique ou sexuelle –, mais aussi de moins souffrir psychologiquement. On retrouve d’ailleurs ce phénomène de coupure émotionnelle et sensorielle chez des animaux, tels que l’oppossum, qui fait le mort et ne bouge plus afin d’éloigner les prédateurs, mais aussi moins souffrir s’il était quand même mangé !


Quand l’état dissociatif se répète – par exemple, chez un enfant régulièrement frappé –, il devient un mode de relation avec l’environnement. La dissociation peut même agir comme une drogue, car les neurostransmetteurs impliqués sont des drogues produites par le corps. Cela explique pourquoi de nombreuses personnes ayant vécu beaucoup d’adversité souffrent d’addictions : alcool, médicaments, sport à haute dose, sexualité compulsive, excès de jeux vidéo... Ces addictions génèrent la sécrétion de drogues internes, qui anesthésient et rendent dépendant.


Sans souffrir nécessairement d’une addiction, la personne émotionnellement détachée a une faible capacité à ressentir la tristesse, la colère ou encore la peur, et encore davantage de mal à les exprimer et à les partager avec l’entourage. Elle appréhende les relations trop proches, car celles-ci pourraient faire émerger des émotions dont elle ne saurait que faire. Parfois à l’inverse, l’émotion jaillit de manière excessive, la cocotte-minute explose. Dans Coupé des autres, coupé de soi, l’auteur cite le cas de Ricardo : tétanisé face à un beau-père violent, et une fois devenu père lui-même, il voit la rage refoulée dans son enfance rejaillir par moments sur son propre fils.


La colère longtemps étouffée, la tristesse d’une immense solitude cachée tout au fond de soi, la honte qui n’a jamais pu s’exprimer : toutes ces émotions sont des bombes à retardement. En effet, l’énergie cherche par essence à circuler et à aller vers l’extérieur. Comment retrouver la connexion avec ses ressentis profonds  - et peut-être éviter que cette bombe n’explose sous la forme d’une maladie (« mal-a-dit ») ?


Se confronter au passé grâce à une psychothérapie permet de rencontrer son enfant intérieur, de le laisser s’exprimer, de consoler et réconforter cette partie de soi qui a été délaissée. Certaines techniques telles que l’EMDR ou l’EFT sont particulièrement recommandées en cas de traumatismes (à ce sujet, lire aussi Zélie n°31, « Être heureuse malgré les blessures »).


Chaque jour, on peut apprendre à mieux accueillir ses émotions. à commencer par mieux connaître les fonctions de chacune de ces réactions physiques, qui nous permettent de réagir adéquatement face à une situation (voir aussi nos articles sur les émotions dans Zélie n°35, 36, 37 et 39). L’idée est de surfer sur la vague de l’émotion, en gardant à l’esprit qu’une vague monte, redescend... puis disparaît. La respiration abdominale est alors précieuse et permet de l’évacuer sereinement : certaines personnes le font naturellement lorsqu’elle sentent la colère monter, ou encore quand elles poussent un long soupir de soulagement après avoir eu peur.


La danse, la musique, la peinture ou encore la sculpture permettent de « redescendre » dans son corps, de faire circuler l’énergie dans ses cellules et les émotions en soi. Ainsi, la danse-thérapie a beaucoup aidé Gwénaëlle Persiaux à créer un pont entre son mental dans l’hypercontrôle et son corps.


De même, effectuer des activités au contact d’autrui, dans une relation authentique où les mots sont favorisés (comme le bénévolat) est une précieuse source d’apprentissage. Quand il s’agit des proches, un échange profond est suscité par une vraie disponibilité, comme lors d’une longue promenade ou d’un dîner en tête-à-tête. Voici un conseil pour l’entourage d’une personne évitante : se demander à combien de pourcentage de présence l’on est pour écouter l’autre. Le conjoint de l’auteur, ayant « un attachement évitant par endroits », taquine parfois celle-ci : « Si tu es à 20 % de présence, je suis à 20 % d’ouverture ». Oser la relation et l’intimité, librement et pas à pas, est source de joie. Elise Tablé



Lire le reste de Zélie n°73 - Mai 2022


Crédit photo : Erik Mclean/Pexels CC


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