Se libérer de la dépendance affective


A divers degrés, certaines personnes peuvent souffrir d’un attachement trop fusionnel ou trop angoissé dans leurs relations. Cherchant à combler un vide intérieur, elles dépendent excessivement de l’amour des autres. Zoom sur la dépendance affective, et les moyens d'entretenir des relations plus équilibrées, sereines et confiantes.



Vous avez besoin de téléphoner à vos parents plusieurs fois par semaine ? Vous enchaînez les relations amoureuses car vous ne supportez pas la solitude ? En groupe, vous avez une peur terrible d’être exclu ? Il s’agit de trois contextes de la dépendance affective : avec ses parents, dans ses relations amoureuses et en groupe. Concernant l’une ou plusieurs de ces facettes, cela peut être le signe de souffrance dans les relations.


A l’origine de cette attachement déséquilibré, comme l’explique la psychopraticienne Géraldyne Prévot-Gigant dans 50 exercices pour sortir de la dépendance affective (Eyrolles), il y a souvent une profonde blessure. Celle-ci a généré un manque d’estime de soi et un vide que la personne cherche à combler par la présence des autres. Les signes sont variés. Par exemple, concernant sa famille, la personne voit ses parents le plus souvent possible, et angoisse à l’idée de les perdre.


Dans les relations amoureuses, elle est continuellement dans la crainte d’être quittée ou trahie par l’être aimé : « Vous contrôlez chacun de vos gestes et paroles afin que l’élu de votre cœur soit satisfait. » Il arrive même que la personne reste dans une relation amoureuse destructrice, pour éviter d’être abandonnée. Autre cas : elle est attirée uniquement par des personnes très autonomes et sûres d’elles, possédant les qualités qu’elle rêve secrètement d’avoir ; mais la possessivité de la personne dépendante affective amène inexorablement à la rupture du couple.


En groupe ou avec des amis, le dépendant affectif fait tout pour être au cœur du groupe et pense devoir reconquérir chaque jour l’approbation et l’acceptation de ses membres.


Pour sortir de ces relations déséquilibrées, un retour vers les blessures du passé est souvent nécessaire. Il est bon de s’interroger sur les message négatifs qu’on a pu recevoir de la part de ses parents, grands-parents, frères et sœurs, référents divers... « Ainsi, si votre grand-mère vous a répété que vous étiez imprudent, par exemple, vous avez adhéré à cette idée et vous l’avez intégrée pour vous adapter aux événements à venir, explique Géraldyne Prévot-Gigant. En effet, nous mémorisons l’expérience négative afin de ne pas avoir à la revivre. »


Heureusement, il est possible de lister également les messages positifs qui nous ont été envoyés, en précisant qui nous a transmis ce message valorisant, et même de les afficher au-dessus de notre bureau si cela nous aide. « Une bonne estime de soi permet de ne plus idéaliser les autres et de se réconcilier avec soi-même. »

Des parents dépendants affectifs - trop fusionnels -, ou un sentiment d’abandon, par exemple si l’un de nos parents est décédé pendant notre enfance, ou si l’un d’eux buvait, peuvent aussi créer des schémas affectifs peu équilibrés.


La méthode de l’analyse transactionnelle d’Eric Berne permet aussi de prendre conscience de ce qui se rejoue de notre passé dans nos relations. Le schéma des « états du moi » se compose de trois aspects de soi qui se manifestent dans la relation aux autres : le Parent (imitation inconsciente de ses parents et de l’éducation transmise), l’Adulte (soi avec tout ce que l’on a été et que l’on est aujourd’hui) et l’Enfant (réactivation de l’enfant que l’on a été).


Par exemple, Irène demande une augmentation à son patron ; manquant de confiance en elle, elle va activer sans s’en rendre compte un état « enfant », ce qui peut automatiquement activer un état « parent » chez son supérieur hiérarchique. Si, après observation, on remarque que l’état « enfant » revient le plus souvent dans ses relations, il est probable que certaines problématiques du passé n’ont pas été réglées ; une psychothérapie peut être utile.


L’exercice du « parentage » aide également : il s’agit, au cœur d’un moment de relaxation corporelle, de visualiser l’adulte que l’on est, en train réconforter l’enfant que l’on a été ; en effet, « le manque de lien entre la partie adulte et la partie enfant entraîne de nombreux symptômes et maintient les douleurs du passé ».


Retrouver l’estime de soi est capital pour éviter les relations déséquilibrées : s’accepter avec ses forces et ses faiblesses (en les listant d’abord) ; noter ses réussites d’enfant, d’adolescent et d’adulte ; se demander ce que ses culpabilités, regrets et colères non assumées apprennent sur soi-même ; s’offrir des moments de ressourcement et de plaisir – lire un bon livre, se faire un cadeau, prendre un bain... Enfin, mieux vaut éviter d’endosser le rôle du Sauveteur (lire aussi Zélie n°37, « Relations : sortir de la toxicité ordinaire ») qui anticipe constamment les besoins des autres et leur porte secours sans demander leur accord.


Dans ses relations amoureuses, la personne dépendante affective a une vision de l’amour souvent passionnelle et idéalisée, avec les propositions qui sont les piliers du mythe du Prince charmant : « Le vrai amour est instantané, infini et fusionnel » ; « Un seul être vous est destiné sur terre » ; « L’homme est fort et doit protéger sa fragile bien-aimée ». « Enfant, nous avons tous besoin des contes de fées pour nous structurer psychologiquement, pour découvrir la force des mots et pour apprivoiser nos peurs, affirme Géraldyne Prévot-Gigant. Toutefois, arrivés à l’âge adulte, il nous faut apprendre à démythifier notre vision de l’amour. Sans quoi, aucune relation sereine et véritable n’est possible ! »


Une relation amoureuse durable n’empêche pas chaque personne d’être adulte, autonome et confiante, sans avoir peur d’être abandonnée ni que l’autre ne comble plus tous ses besoins – ce qui est une croyance illusoire. Ainsi, quelqu’un qui a peur de l’engagement peut enchaîner les ruptures, par peur de se lier et de risquer d’être abandonné.


Pour finir, accepter ses émotions, apprivoiser la solitude, affirmer ce que l’on pense et cultiver des amitiés dans la gratuité contribuent à ne plus tomber dans le piège de la dépendance affective. Et l’on pourrait ajouter, en plus de tout ce qui précède : se laisser aimer par Dieu, dans la prière personnelle, aide à expérimenter que lui seul peut nous combler totalement dans notre affectivité.


Cet amour puissant et infini auquel nous aspirons, c’est celui de Dieu – c’est Dieu –, un amour confiant et libre, comme l’exprime à sa manière la vénérable Madeleine Delbrêl : « Seigneur, faites-nous vivre notre vie, non comme un jeu d’échecs où tout est calculé, (...) mais comme une fête sans fin où votre rencontre se renouvelle, comme un bal, comme une danse, entre les bras de votre grâce, dans la musique universelle de l’amour ». Solange Pinilla



Témoignage : « Je tentais de combler mon vide affectif avec des mangas violents »


La dépendance affective est parfois doublée d’autres dépendances : cigarette, achats compulsifs, réseaux sociaux, nourriture… Cette multidépendance est logique, au vu du vide à combler. Pour Fannie, c’est avec la lecture importante et irrésistible de mangas déviants qu’elle essayait de réguler sa souffrance.


« Je trouvais ma vie fade, vide de tout ou presque. J’avais le besoin de m’évader de mon quotidien, de ne plus avoir sous les yeux mes échecs professionnels et relationnels. J’avais besoin de rêver, de croire à un monde parallèle où tout se passe selon mes désirs ou presque.


Je lisais, des heures durant, parfois très tard dans la nuit, la vie de personnages de papier qui étaient devenus pour moi des hommes et des femmes bien réels. J’avais fait de ces personnages des idoles voire des amis, et des scénarios des mangakas, un idéal de vie : si ça se passait de telle façon dans le manga, il n’y avait pas de raison pour que je ne le vive pas moi aussi. Je m’identifiais à ces personnages, faisant même de leur corps un idéal.


Certains mangas nous enrichissent (la Bible existe en manga et il existe des mangas littéraires très beaux !), mais d’autres, et ils sont bien plus nombreux, nous enlaidissent, car ils sont déviants et violents. Pour beaucoup, les mangas sont devenus un art de vivre, bien plus qu’une mode. 


Je suis sortie de ce "tombeau" car le Seigneur m’a appelée par mon nom. Je parle ici de la voix de Dieu passant par la voix des autres : les auteurs chrétiens que j’ai lus, des prêtres, religieux et religieuses ou encore mes proches. La voix de Dieu, c’est aussi celle de la Parole, l’évangile, qui "parle" au cœur. Et toutes ces voix ne faisaient plus qu’une seule. Cette unité a formé une évidence en moi : je me trompais de chemin ! Dieu se trouvait d’un côté et moi à l’opposé ! Et je me demandais quelle était la cause de son silence ! Le cheminement jusqu’à la prise de conscience des dégâts que causait la lecture de ces mangas dans mon âme et dans ma vie a été long et douloureux.


Aujourd’hui, je ne me considère pas comme guérie de cette dépendance affective, mais comme éveillée. Alors, chaque jour, quand l’envie me prend de jeter un œil à un site de mangas, je me dis : "non". Je ne veux pas laisser cette dépendance contrôler ma vie. » Propos recueillis par S. P.


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