Celle qui avait demandé la grâce de son bourreau



Résistante à Angers, Noëlla Rouget a été arrêtée en 1943, emprisonnée et déportée à Ravensbrück. Après la guerre, elle a demandé au président de la République la grâce du collaborateur qui est la cause de ces terribles années de sa vie.



Le 25 décembre 1919, une petite fille naît à Saumur ; en ce jour particulier, ses parents l’appellent Noëlla. Elle a un grand frère, Georges, qui deviendra prêtre. Ses parents, Clément et Marie Peaudeau, l’élèvent avec amour, et déménagent à Angers quand elle a 8 ans. Après une scolarité au pensionnat Saint-Laud à Angers, elle y devient institutrice.


C’est le 19 juin 1940 que les Allemands s’installent dans la ville. Noëlla, supportant difficilement leur présence étouffante, entre en résistance l’année suivante ; elle rejoint le réseau Honneur et patrie, comme le racontent Brigitte Exchaquet-Monnier et éric Monnier dans la passionnante biographie Noëlla Rouget, la déportée qui a fait gracier son bourreau (Tallandier).


Le 7 juin 1943, tout bascule : son fiancé Adrien Tigeot, également résistant, est arrêté. Il sera fusillé quelques mois plus tard. Le 23 juin 1943, Noëlla, qui a alors 23 ans, est arrêtée par deux policiers de la Gestapo. L’un d’eux s’appelle Jacques Vasseur ; interprète français, il a été nommé à la tête de la section de la Gestapo de la ville. Après avoir été interrogée pendant trois heures et giflée, Noëlla est écrouée dans la section allemande de la prison du Pré-Pigeon à Angers.


Suite à plus de quatre mois d’incarcération dans une petite cellule, où elle peut échanger quelques rares lettres avec ses proches, Noëlla est transférée dans un camp à Compiègne. Le 3 février 1944, elle arrive en wagon à bestiaux, avec 958 autres prisonnières, au camp de concentration de Ravensbrück en Allemagne ; celui-ci est principalement dédié aux femmes et aux enfants.


Noëlla racontera : « Les camps étaient des lieux d’extermination et de déshumanisation. C’étaient des camps où l’on rencontrait toutes les souffrances à la fois. Là-bas, nous les vivions toutes. La peur, la faim, le froid, les coups, la maladie sans aucun soin, la promiscuité et, enfin, l’horrible présence de la mort. C’était très dur. (...) A trois heures et demie, tout le monde doit se lever, malade ou pas. »


Dans ces conditions effroyables, la solidarité règne cependant entre les déportées. Ainsi, un jour, alors que Noëlla, qui souffre de typhus et de pleurésie, est pointée du doigt par un gardien pour partir dans la chambre à gaz, ses amies la cachent entre les planches du plafond.


Le 3 avril 1945, Noëlla et 298 autres Françaises sont libérées, mais la jeune femme est dans un état de santé très dégradé ; elle pèse 32 kg et est tuberculeuse. Un séjour à Château-d’Œx en Suisse quelques mois après son retour, dans un chalet qui accueille d’anciennes déportées, la réconforte. C’est là qu’elle rencontre son futur mari, André Rouget. Ils se marient en août 1947 et s’installent à Genève ; ils auront deux enfants, Patrick et François.


Noëlla gardera toute sa vie des séquelles physiques et psychiques de sa déportation, souffrant de cauchemars et de dépression ; d’autant que son mari, très attentionné, la surprotège en ne souhaitant pas qu’on parle de cet horrible épisode. Noëlla trouvera cependant un certain apaisement en prenant en 1964 la présidence de la section suisse de l’Adir (Association des anciennes déportées et internées de la résistance). Revoir ses anciennes codétenues, parmi lesquelles Geneviève de Gaulle avec laquelle elle entretiendra une longue amitié, lui procure de la joie. Par la suite, elle témoignera de ce qu’elle a vécu en déportation dans de nombreuses conférences, écoles et paroisses.


En 1962, Jacques Vasseur, qui avait mené l’arrestation de Noëlla, est découvert près de Lille, où il s’est enfermé pendant dix-sept ans dans une cache au-dessus de la cuisine de sa mère. Celui qui a arrêté, souvent torturé, et fait déporter des centaines de personnes – dont 230 sont mortes – est jugé à partir d’octobre 1965. Il ne montre aucune marque de regret de ses crimes. Le 2 novembre, Noëlla écrit au président du tribunal pour montrer son opposition à la peine de mort concernant Vasseur : « Les horreurs vécues sous le régime concentrationnaire m’ont sensibilisée à jamais à tout ce qui peut porter atteinte à l’intégrité tant physique que morale de l’homme ».


Le 6 novembre, Vasseur est néanmoins condamné à la peine capitale. Noëlla écrit alors au président de la République, le général de Gaulle, pour lui demander la grâce présidentielle : « Parce que je crois en Dieu en qui je reconnais le seul maître absolu de la vie et de la mort (...) ; parce que je crois en vous, Général, que j’ai suivi avec élan, il y a vingt ans, dans les rangs de la résistance ». Le 13 février 1966, de Gaulle accorde la grâce présidentielle à Jacques Vasseur.


Noëlla répond à d’autres anciens résistants qui ne comprennent pas sa démarche : « A plusieurs reprises il m’arriva d’entendre, de la bouche d’une ancienne victime de l’accusé, une exclamation de ce genre : "Pourquoi le juger ? Qu’on le remette entre nos mains, nous saurons bien le faire mourir à petit feu". Dans les yeux de celui ou celle qui parlait je retrouvais alors la lueur de haine qui brillait dans le regard de nos tortionnaires d’autrefois. Et je pensais : "De quel droit juger un homme si, placés aujourd’hui à notre tour en position de force, nous nous comportons comme il le fit hier ?" ».


Dans un de ses témoignages, Noëlla cite un texte retrouvé sur le sol de Ravensbrück après sa libération, écrit par une prisonnière du camp sur un papier d’emballage : « Ô Dieu ne tiens pas les comptes de l’horreur, en revanche rends le bien pour le mal (...). »


Noëlla commence une relation épistolaire avec Jacques Vasseur et sa mère, à qui elle écrit : « De tout cœur, je souhaite qu’il fasse peu à peu, de ce sursis de vie qui lui est accordé, quelque chose qui vaille la peine d’être vécu. Je pense à vous deux. » Jacques Vasseur restera vingt ans en prison à Fresnes, où il se mariera avec une bibliothécaire allemande.


Celle qui disait le chapelet quotidiennement dans la prison d’Angers et également souvent à Ravensbrück, affirmera lors d’une conférence : « Si la doctrine chrétienne nous fait une obligation du pardon, la simple bonne santé morale nous le suggère aussi, car il est difficile de vivre avec, au cœur, une source de conflit. » Décédée récemment, le 22 novembre 2020, à l’âge de 100 ans, Noëlla Rouget laisse un vibrant message d’humanité et d’espérance. Solange Pinilla



Lire notre dossier sur le pardon dans Zélie n°60 - Février 2021


Crédit photo : Archives Noëlla Rouge/Wikimedia commons

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