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Témoignage : « La montagne rend plus sobre »



Depuis son enfance, Laure aime marcher dans les Pyrénées. Elle s’émerveille de la voûte étoilée, du gypaète barbu et des mûres du chemin. Son amour de la montagne, elle l'a transmis à ses enfants.



« Je n’y suis pas née, et pourtant, elle coule dans mon sang, la montagne... De mon enfance bourlingueuse, à travers l’Afrique, il me restait un port d’attache, mais sans océan ni bateau : une sorte de quai quand même, une muraille de pierres, de glaciers et de torrents, de soleil et de brume. Mes Pyrénées. Petite, elles étaient pour moi un peu lointaines, le lieu des vacances estivales au pays, quelques promenades avec des mûres à croquer, acidulées ou chaudes, des lacs verts ou bleus que l’on me sommait de regarder parce que c’est beau. Ce qui m’a appris à regarder. à regarder vraiment.


J’y suis revenue jeune adulte, partant sac au dos pour une semaine de rando, avec toute l’intendance. Souvenirs merveilleux : s’allonger près de la cabane de berger et d’un coup disparaître dans la voûte étoilée. Je sentais mon corps bien arrimé à la terre, les petits cailloux qui gênent et cette herbe drue qui pique, mais dans un tournoiement extraordinaire, la conscience d’être si grande et si petite dans cette nappe sombre illuminée d’étoiles. S’endormir en luttant contre le sommeil parce que je voulais voir encore une étoile filante se détacher de l’immensité et passer comme un cadeau, au bout de mon doigt, dans la fraîcheur du soir.


Plier la tente à coup de chaussure quasiment, parce qu’il gèle parfois au mois d’août. Être prise dans une tempête de grésil, ou dans une brume à couper au couteau. Ou bien plisser les yeux sous la morsure brûlante du soleil. Jeter son sac au bord du torrent, sortir ses affaires et se laver, avec tant de joie, seule, loin de tout. Mon Dieu que c’est bon d’être parfois seul au monde dans une immensité familière ! Suspendre son geste et rester là, debout dans l’eau en regardant le ciel parce que pour la première fois, je vois un gypaète. Je ne sens plus mes orteils, il faudra les frotter pour relancer le sang. Mais l’oiseau est là, il est assez bas pour que je distingue sa moustache. Et quelle joie quand une hermine, à quelques pas, joue et danse avec la bourre de laine abandonnée par quelque mouton ! Quel émerveillement de voir les isards descendre et de pouvoir s’approcher assez, s’asseoir sur une roche et là, ne plus rien faire que regarder – et regarder encore !


La montagne... J’y ai découvert qu’en accordant mon pas à celui d’un certain jeune homme je pouvais franchir n’importe quel sommet. Et c’est là aussi que nous y avons accordé nos cœurs. Dans nos efforts, nos pauvretés sont là. Vérité, pas de masque. Même avec nos coups de soleil et nos lassitudes, nous sommes aussi beaux de notre foi, notre certitude, notre simplicité. La montagne rend sobre et pauvre et c’est bien pour choisir un même chemin.


La montagne c’est y revenir avec nos petits, et leur papa qui les emmène pour leur première nuit en cabane dès qu’ils ont quatre ans. Première complicité d’hommes tandis que la maman, dans la plaine, allaite le petit dernier à l’ombre des tilleuls, tout en regardant vers les sommets. C’est leur apprendre le vent, la pluie, et l’orage, c’est chanter avec eux « La montagne était si belle, que j’ai voulu la revoir », leur apprendre la cuisine, le Butagaz, se chausser comme il faut et boucler un bon sac, les réveiller à l’aurore pour quitter un lieu où la tempête approche et les voir plier le camp en si peu de temps qu’on se dit qu’on les a bien formés... et galoper plus bas pour se mettre à l’abri : la montagne est une merveille mais ses colères doivent rendre sage.


La montagne, ils y retournent sans nous, y entraînent des camarades. J’y remonte plus lentement, plus tranquillement. J’adore toujours cueillir les framboises, regarder la voie lactée, me laver dans l’eau froide du torrent. La montagne était si belle... » Laure


Texte recueilli par S. P.




Photo Wikimedia commons

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