Évangéliser par la cuisine monastique



Pour la cinquième année, le réalisateur François Lespès propose sur la chaîne KTO l’émission « La cuisine des monastères ». Chaque mois, il va dans un monastère filmer la réalisation d’une recette. Ces émissions joyeuses, qui donnent à voir un visage de la vie monastique, ont été vues des milliers de fois sur le net, par des personnes croyantes ou non. Entretien.



Zélie : D’où est venue l’idée de cette émission, qui a débuté en 2016 ?


François Lespès : J’aimais les émissions culinaires à la télévision, et je voyais un engouement autour de la cuisine, des recettes anciennes, des produits locaux, de l’accord avec les saisons... J’ai pris conscience que les chrétiens ont des choses à dire sur le sujet de la nourriture et des repas, et que l’on peut s’en servir pour évangéliser.


J’ai donc proposé cette émission à KTO, et elle s’est mise en place. Cela n’a pas toujours été facile de convaincre les monastères de venir filmer, mais l’abbaye bénédictine de Fontgombault a été la première à dire oui, et c’est là qu’a été tourné le premier épisode. C’est la cinquième année que l’émission continue, et l’épisode le plus récent, le 25 septembre 2020 (photo), a été justement tourné à Fontgombault.


Quelle est l’origine des recettes réalisées ?


Pour certaines, elles ont été transmises de frère cuisinier en frère cuisinier : par exemple, à Fontgombault, il y a un livre de recettes enrichi par chacun. Cela peut être des recettes de famille, ou des spécialités de la région. Ou encore de recettes de livres issus de monastères, comme Invitation à l’abbaye de l’abbaye Notre-Dame de Fidélité de Jouques. Enfin, il s’agit parfois tout simplement de recettes trouvées sur le site Marmiton...


Y a-t-il un lien particulier entre la vie monastique et la cuisine ?


Il est vrai que ce n’est pas la première dimension de la vie en monastère. Mais la nourriture fait partie de la vie d’un moine ! Saint Benoît consacre plusieurs chapitres de sa règle à la cuisine et aux repas. En effet, ceux-ci sont un moment très important de la vie monastique. Un abbé m’a dit voir une continuité entre la messe et le repas de midi qui suit. C’est en effet un moment ritualisé, avec une prière au début et à la fin, et une lecture pendant le repas. Il s’agit d’un moment fraternel très important, où les frères ou les sœurs se retrouvent ensemble ; des choses se passent à travers les gestes, l’attention à l’autre, mais aussi par la lecture partagée.


Quel sens les moniales et les moines donnent-ils à la cuisine ?


Le rôle de cuisiner comporte une dimension de service et de charité fraternelle. L’attention aux frères passe aussi par celle de leur santé : je vois des moines qui font attention à ne pas cuisiner trop salé pour tel frère, ou trop gras. Il y a une grande simplicité dans la cuisine des monastères, une certaine sobriété. On voit également le désir de cuisiner pour faire plaisir, pour apporter de la joie, du réconfort, et des forces, car la vie monastique comporte beaucoup de travail physique. On cuisine donc aussi en fonction du froid ou de la saison.


Vous parlez de sobriété. Cela dit, les recettes présentées dans l’émission ont l’air appétissantes : rôti de porc aux agrumes et crumble de carottes, millefeuille d'aubergines au chèvre, brioches fourrées aux pommes...


Il est vrai que quand ils le peuvent, les moines et les moniales cuisinent leurs propres produits, ce qui donnent une grande qualité au plat. A l’abbaye de Fontgombault, les frères produisent eux-mêmes le lait, le beurre, la farine, la viande, les œufs, les légumes et les fruits ! Aussi la qualité de leur nourriture est au-dessus de la moyenne... Cela dit, les recettes des monastères peuvent être simples, mais sur des idées originales.


Quel est le lien entre la cuisine et le temps liturgique au monastère ?


Il y a forcément des traditions particulières pour les fêtes, comme Noël et Pâques. Mais aussi pour le Carême : dans la première saison de l’émission, une sœur bénédictine de Bayeux a donné la recette de la « panade », une soupe de pain rassis roborative... Et qui est très répandue dans les monastères !


Comment avoir un rapport sain – et saint - à la cuisine, sans idolâtrer la nourriture ?


Nous avons la joie d’avoir la religion de l’Incarnation, qui intègre cette dimension : dans l’Évangile, toutes les deux pages, il y a un repas, et celui-ci est évoqué notamment pour faire comprendre quelque chose du Royaume de Dieu et des merveilles de la Création ! Idolâtrer la nourriture serait évidemment l’inverse du but recherché. Toutefois, un plat délicieux nous dit quelque chose de Dieu.


Comment cuisiner tout en respectant la Création ?


Tous les monastères m’ont dit leur désir de cuisiner leurs propres produits, ne serait-ce que grâce à un petit jardin. Dans la vie monastique, il y a un souci permanent de sobriété, de ne rien gâcher, ni jeter. Ainsi, les clarisses de Cormontreuil, près de Reims, se nourrissent volontairement de fruits et légumes qui sont les invendus d’un maraîcher. Elles font trois parts : une pour elles, une pour les pauvres qui viennent frapper au monastère, et le reste qui est trop abîmé va au compost.


Avez-vous une anecdote de tournage à raconter ?


Dans la première saison, une sœur a réalisé une recette de pain d’épices. En la goûtant – car cela fait partie du cahier des charges -, je l’ai trouvé très dure d’abord à couper... et à consommer. Deux ans plus tard, je suis revenu au monastère pour une autre recette. La sœur m’a confié qu’elle avait oublié de mettre la levure dans le pain d’épices !


Votre émission commence sa cinquième saison. Comment expliquez-vous son succès ?


Il y a quelques mois, j’ai comptabilisé plus de 3 millions de vues sur l’ensemble des vidéos de l'émission sur YouTube ! Je suis émerveillé par de nombreux commentaires et réactions. Ces émissions touchent des personnes éloignées de l’Église, ou venant d’autres religions – notamment des musulmanes -, qui sont touchées par les moines et les moniales.


Ainsi ce commentaire lu à propos de sœurs de Bayeux : « Grâce à leur bienveillance, grâce à leurs âmes heure par heure sculptées par le Christ, elles pourraient presque convertir un athée tel que moi. Ces émissions sont ce que je regarde sur YouTube avec la plus grande joie. Merci à toutes les personnes qui ont rendu ces images possibles. » A noter : un DVD a été édité pour chacune des trois premières saisons, avec le livret de recettes. Propos recueillis par S. P.


Lire d'autres articles de Zélie n°56 - Octobre 2020


Crédit photo (c) La cuisine des monastères/KTO (capture vidéo)

Derniers articles
  • Facebook
  • Instagram
  • Podcast Soundcloud

© 2015-2020 By Magazine Zélie