Aux fondements de la collaboration homme-femme

11/4/2018

 

Il est possible d’échapper aux deux écueils qui se présentent, au sujet des différences entre les hommes et les femmes : celui de l’indifférenciation (« Les différences psychiques homme-femme sont uniquement culturelles ») et celui des clichés réduisant les personnes à des fonctions (« L’homme est fait pour conquérir, la femme pour enfanter »...)

 

En effet, le masculin et le féminin correspondent à une réalité physique sexuée, mais aussi à des valeurs psychiques. A ce titre, si le féminin s’incarne particulièrement chez les femmes, et le masculin chez les hommes, chacun porte en soi un peu de l’autre pôle, permettant l’équilibre intérieur et l’ouverture à la coopération entre homme et femme.

 

Attention, sujet brûlant ! Homme, femme, féminin, masculin, sexe, genre, altérité... Ces thèmes sont sensibles aujourd’hui. Il peut être nécessaire de repartir de zéro pour réfléchir à propos de l’altérité sexuelle et ainsi mieux comprendre les enjeux, la nécessité et la beauté de la collaboration entre les femmes et les hommes. Altérité et collaboration s’inscrivent à plusieurs niveaux : physique, psychique et spirituel.
 

La dimension physique de l’altérité sexuelle s’incarne de la manière la plus évidente, par les organes génitaux principalement, et par la détermination des chromosomes sexuels dès la conception : XX pour les filles, XY pour les garçons. 
 

Pour autant, la seule anatomie – mâle ou femelle – ne suffit pas à définir l’identité sexuelle, à l’inverse du monde animal. « Parler de réalité sexuée chez l’homme et chez la femme, c’est inviter à réfléchir sur la conscience que nous avons de ce corps anatomiquement déterminé que nous habitons » explique la philosophe Jeanne Larghero dans son ouvrage Quand la philosophie se mêle de sexe (éditions DDB).

 

« La conscience que chacun a de sa propre masculinité ou de sa propre féminité est indissociable de facteurs environnementaux : les discours ambiants, la place des parents, l’éducation reçue, en un mot la culture dans laquelle on baigne, imprègnent fortement notre perception de la masculinité et de la féminité » ajoute-t-elle.

 

Au sujet de cette imbrication spécifiquement humaine entre naturel et culturel, on peut avancer dans la compréhension grâce à la psychologie. La symbolisation du féminin et du masculin trouvent des fondements dans l’âme humaine. Le psychiatre Carl Gustav Jung a identifié des archétypes, que la psychologue Julie Saint-Bris détaille dans son récent ouvrage Masculin Féminin face à face (éditions Médiaspaul). « Les archétypes sont en quelque sorte « des formes instinctives de représentation mentale ». Ils sont au plan psychique ce que les instincts sont au plan biologique. (...) Cette prédisposition psychique se déclenche dans la rencontre avec une expérience concrète ; par exemple, l’archétype de la Grande Mère se déclenche dans la rencontre avec la mère concrète. »
 

Cet archétype de la Grande Mère, qui est aux origines du principe féminin, symbolise « le contenant initial inconscient du moi conscient ». Il s’active lorsqu’un bébé naît et se sent contenu, porté – physiquement et psychiquement – par sa mère. Peu à peu, il sort de cette indifférenciation primitive et c’est cette séparation qui lui permet de commencer à se penser en tant que sujet.
 

Julie Saint-Bris explique que le pendant de l’archétype de la Grande Mère est celui du Créateur Père. Le Père archétypique crée en faisant sortir de la fusion-confusion ; il sépare pour créer un espace entre deux éléments, l’espace de la relation. D’où le rôle du père comme tiers qui sépare psychiquement l’enfant de sa mère, « un père fondateur, socle solide, créateur de conscience et de liberté ». Julie Saint-Bris précise : « L’archétype de la Grande Mère et l’archétype du Père sont toujours prêts à s’activer dans notre psyché. Nous cherchons parfois désespérément des personnes capables de les incarner et de nous fournir ainsi une image intérieure qui nous structure. »
 

Ces deux archétypes présents dans l’inconscient collectif sont, pour Jung, à l’origine de deux visions du monde qui se trouvent en chacun : l’une, féminine (qu’il nomme anima), laisse place au ressenti, à l’intuition, à la subjectivité, à l’image, à l’intériorité, et au mode « et/et ». L’autre, masculine (animus), valorise largement l’objectivité, la rationalité, la science, les mots, l’extériorité et le mode « ou/ou ». 
 

Comme on le voit, il s’agit de valeurs, de pôles, qui vont s’incarner dans les êtres humains. Claire de Saint Lager, dans La voie de l’amoureuse. Libérer le féminin : désir, intériorité, alliance (Artège), évoque par exemple que pour ce qui est du féminin, « il est en chacun mais s’incarne particulièrement chez les femmes ». Le masculin, lui, s’incarne particulièrement en l’homme. Mais chacun a aussi une part de l’autre pôle de valeurs (féminin pour les hommes et masculin pour les femmes), permettant de compenser le premier et de créer l’harmonie, de la même façon que l’énergie électrique provient de la tension entre deux pôles opposés. 
 

C’est ce que souligne le Père Pascal Ide, docteur en médecine et en théologie, dans un récent article de son blog : « Un des grands acquis de la psychologie actuelle est d’avoir montré que toute personne est habitée par des valeurs masculines et féminines. Comment aimer l’autre moitié de l’humanité si l’on n’a pas appris à l’aimer en soi ? L’homme dénué de féminité est un macho (Jean-Paul II utilise le terme de « machisme » dans l’encyclique L’évangile de la vie !) ; dénué de masculinité, il est un chewing-gum. Sans féminité, la femme ressemble à une amazone ; sans masculinité, elle n’est qu’une fillette. »
 

Le Père Pascal Ide illustre son propos grâce à un film : « Tout le monde a rêvé en regardant ou en lisant Autant en emporte le vent. L’un des charmes de cette histoire mythique vient de ce qu’elle illustre (presque) ces quatre figures : Rhett Butler symbolise le macho, Scarlett l’amazone, Ashley le chewing-gum ; si Melanie, de prime abord, fait fillette, en réalité, elle est une femme aussi féminine que « virile », une femme qui a profondément intégré en elle son anima et son animus. »

 

La troisième dimension de l’altérité sexuelle est sa signification spirituelle. Dans le livre de la Genèse,  « Le Seigneur Dieu dit : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Je vais lui faire une aide qui lui correspondra. » » (Gn 2, 18). « En hébreu, ézère kénegdo signifie une aide en face, précise l’exégète Jocelyne Tarneaud dans un article de Famille chrétienne de janvier 2018. Non pas derrière pour qu’elle suive, ni au-dessus, ni en dessous. En vis-à-vis pour qu’ils se voient, se parlent afin de s’aimer. »
 

Ce face à face, le premier récit de la Création l’évoque aussi : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. » (Gn 1, 27). La traduction littérale de l’hébreu donne « mâle et femelle », qu’on peut interpréter comme homme et femme mais aussi principe masculin et principe féminin.
 

Si l’homme et la femme sont créés à l’image de Dieu, cela se réalise de manière très concrète comme  « coopérateurs de l’amour du Dieu créateur » (Gaudium et spes) grâce à la procréation. Leur union sexuelle incarne également la communion conjugale, à l’image de la relation intra-trinitaire, comme saint Jean-Paul II l’a longuement développé dans ses textes de théologie du corps.

 

C’est aussi sous le pontificat de Jean-Paul II que le cardinal Ratzinger a signé en 2004 une Lettre sur la collaboration de l’homme et de la femme dans l’Eglise et dans le monde, qui souligne combien « la créature humaine, dans son unité de corps et d’âme, est dès l’origine faite pour la relation avec un autre que soi ».  

 

La coopération comme époux et parents est la dimension la plus évidente de la collaboration homme-femme. Mais dans la société, l’Eglise (c’est-à-dire l’ensemble des baptisés) et le milieu professionnel, et dans un monde ou les valeurs du masculin prévalent – rationalité, cloisonnement et extériorité, plutôt qu’intériorité, lien et symbole – comme le remarquent Claire de Saint Lager et Julie Saint-Bris, amener un meilleur équilibre féminin-masculin permettrait un monde plus complet, plus humanisé.

 

Mieux vaut donc éviter le piège de l’indifférenciation que décrit Julie Saint-Bris : « Une solution pour résoudre une trop grande tension entre les opposés consiste à les supprimer purement et simplement en décidant d’annuler la différence ».
 

Le préalable à un équilibre féminin-masculin dans le monde est d’être soi-même dans une unité intérieure où les valeurs du féminin et du masculin sont distinctes et où les unes permettent de pondérer les autres. Il est important d’investir les valeurs de son sexe (féminines si l’on est une femme (1)) qui sont incarnées en soi – y trouvant la joie d’être pour pouvoir se donner –, mais aussi de connaître et d’accepter celles du principe opposé. Les exemples des pages suivantes le prouvent.Solange Pinilla


(1) Lire l’article « Redécouvrir la joie d’être femme »Zélie n°24, pages 17-18.

 

 

Article paru dans Zélie n°29 (Avril 2018) 

Crédit photo Scott Webb/Pixnio.com CC

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