Dans la souffrance, vivre l'amour

10/10/2017

 

C'est notre souhait à tous : que la souffrance soit contenue, limitée, autant qu’il est possible. En jetant un regard sur l’histoire récente, nous voyons que des progrès ont été accomplis. Ainsi, dans le domaine médical, quasiment toutes les douleurs peuvent aujourd’hui être atténuées. Même s’il ne peut être totalement supprimé, le mal peut donc être endigué.

 

Cependant, les dernières décennies ont aussi montré à quel point le mal était capable de prendre des proportions impressionnantes. Si nous prenons le cas particulier de la politique, nous avons constaté qu’il pouvait même être érigé en système : il pouvait devenir l’instrument d’États totalitaires. Par ailleurs, nous ne voyons que trop bien l’action du mal sous ses formes multiples dans chacune de nos existences. D’où l’interrogation : peut-il vraiment être vaincu ? Le mal n’est-il pas au contraire la plus grande puissance de l’histoire et de nos vies ?
 

Il est légitime de chercher une réponse à cette question brûlante. Pour sa part, la foi chrétienne nous dit clairement que le mal n’existait pas dans le projet originel de Dieu. Il est la conséquence du péché originel : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché est venue la mort » (Romains 5, 12). De plus, son règne ne dure qu’un temps. Au Ciel le mal n’aura plus cours. à la fin, le bien sera vainqueur (cf. 1 Corinthiens 15, 26). Cependant, qu’en est-il de cet entre-deux dans lequel nous vivons ?
 
Du fait de son expérience sous le nazisme et le communisme, saint Jean-Paul II (en photo, en 2004) s’est personnellement posé cette question. De manière naturelle le mystère de la rédemption – le fait d’être délivré du mal – s’est imposé au centre de sa pensée. L’attentat de 1981 et la fin de sa vie lui ont permis d’approfondir encore plus ce mystère. Son dernier livre, Mémoire et identité, nous livre ses ultimes réflexions, un testament spirituel vécu dans sa chair.

 

Nous le savons, au pouvoir du mal et du péché, Dieu n’oppose pas un pouvoir plus grand qui écraserait notre liberté. Dieu use de patience. Cependant, Jean-Paul II explique que le Seigneur met une limite au mal : celui-ci ne peut pas déployer toute sa force. Cette limite est la divine Miséricorde. Une telle puissance, qui en définitive vainc le mal, a un visage : celui du Christ donnant sa vie sur la Croix pour nous sauver. Ainsi, au jour du Vendredi Saint, la souffrance est transformée de l’intérieur, elle est insérée dans une nouvelle dimension et entre dans l’ordre de l’amour.

 

Cette souffrance du Fils de Dieu devient une espérance : celle d’être libéré de tout mal dans la vie éternelle. Par là, chacune de nos souffrances prend aussi un sens nouveau et contient une promesse de salut. « Il n’y a pas de mal dont Dieu ne puisse tirer un bien plus grand. Il n’y a pas de souffrance qu’Il ne sache transformer en chemin qui conduit à Lui (...) C’est la souffrance qui brûle et consume le mal par la flamme de l’amour et qui tire aussi du péché une floraison multiforme de bien » explique le pape dans les dernières lignes de Mémoire et identité (1).
 
Ainsi donc nos souffrances peuvent devenir une parcelle de la Croix du Christ et participer à la fécondité de l’unique sacrifice rédempteur. Elles peuvent devenir prière et être offertes au Père, riches d’un amour capable de compenser les péchés et de retomber en bénédictions sur les hommes.

 

Écoutons ce qu’enseignait encore saint Jean-Paul II quelques années auparavant : « La souffrance du Christ a créé le bien de la Rédemption du monde. Ce bien en lui-même est inépuisable et infini. Aucun homme ne peut lui ajouter quoi que ce soit. Mais en même temps, dans le mystère de l’Église qui est son corps, le Christ, en un sens, a ouvert sa souffrance rédemptrice à toute souffrance de l’homme. Dans la mesure où l’homme devient participant des souffrances du Christ – en quelque lieu du monde et à quelque moment de l’histoire que ce soit –, il complète à sa façon la souffrance par laquelle le Christ a opéré la Rédemption du monde. Cela veut-il dire que la Rédemption accomplie par le Christ n’est pas complète ? Non. Cela signifie seulement que la Rédemption, opérée par la force de l’amour réparateur, reste constamment ouverte à tout amour qui s’exprime dans la souffrance humaine (2). »

 

Nous rejoignons saint Paul : « Je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l’accomplis pour son corps qui est l’Église » (Colossiens 1, 24).
 
Le mystère de la Croix est source de paix, ainsi que le nota sainte Édith Stein dans sa période agnostique : l’espérance paisible et radieuse de son amie Anna Reinach juste après la mort de son mari philosophe fut sa « première rencontre avec la croix et avec la force divine qu’elle donne à ceux qui la portent. Je vis pour la première fois l’Église, née de la souffrance rédemptrice du Christ dans sa victoire sur l’aiguillon de la mort, visible devant moi. Ce fut l’instant où mon incroyance s’effondra, (...) le Christ étincela, le Christ dans la lumière de la croix (3). »

 

Ce mystère nous unit plus intensément au Christ, comme le confirmait l’époux de Chiara Petrillo, jeune femme qui a offert sa vie pour que son bébé puisse naître à terme : « Je n’aime pas la Croix, et Chiara non plus. Ce que nous aimons, c’est Celui qui est sur la Croix. La perle précieuse découverte au fil de ces années, c’est que la Croix devient légère lorsqu’on la vit avec le Christ. Et qu’elle n’est pas aussi laide qu’elle y paraît, si elle nous unit à Lui ! Si tu sais que Dieu veut t’aimer dans le feu, eh bien tu te jettes dans le feu (4) ! » (Lire aussi Zélie n°23, p. 15-16.)
 

Ce mystère est enfin l’occasion d’ouvrir notre cœur au bien des âmes, par cette générosité qui transparaît notamment dans la vie de la petite Anne-Gabrielle Caron : « Même si je n’aime pas être malade, j’ai de la chance, car je peux aider le Bon Dieu à faire revenir les gens vers Lui. Je suis jalouse de ceux qui souffrent et qui aident le Bon Dieu à avoir des chrétiens (5). »
 
La croix est donc un instrument et non une fin : il n’y a pas de recherche de la souffrance pour elle-même. Toutefois, par la Croix, la souffrance devient amour et prière s’élevant vers le Très-Haut. Pour vivre pleinement ce mystère, il faut être saint. En attendant soyons certains que, malgré nos limites, nos croix nous font déjà participer à la victoire de la Résurrection. • Abbé Vincent Pinilla, Fraternité Saint Thomas Becket

 

(1) Jean-Paul II, Mémoire et identité, Flammarion, Paris 2005, p. 201-202.

(2) Saint Jean-Paul II, Salvicifi doloris (1984), n°24.

(3) Joachim Bouflet, Edith Stein, Presses de la Renaissance, p. 19.

(4) Enrico Petrillo, in Famille chrétienne n° 1808, du 8 au 14 septembre 2012, p. 29.
(5) cf. Zélie n°11, été 2016, La leçon d’espérance d’Anne-Gabrielle-Caron

 

 

Article paru dans Zélie n°23 (Octobre 2017) - Crédit photo : Eric Draper-whitehouse.govWikimedia commons CC

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