Karine, un métier dans les arbres




Tailler et prendre soin des arbres, dans les forêts ou ailleurs, telle est la mission de Karine Marsilly. Surnommée par certains la « femme écureuil », cette arboriste-grimpeuse transmet ses connaissances avec passion.



Au début, il y a l’enfance : « Chaque été, en arrivant à Servoz, en vallée de Chamonix, je retrouvais mon pays magique, l’immense forêt d’épicéas qui entourait le chalet de mon grand-père. Parmi mes tout premiers souvenirs, je revois la beauté verticale de ces arbres immenses, les jeux de lumière entre les troncs, leurs puissantes racines traçantes et noueuses aux formes étranges où mon imagination enfantine décelait des visages, des paysages ». La présence des arbres, dans lesquels elle grimpait en s’appuyant sur sa pratique de l’escalade, lui procurait un apaisement.


Karine Marsilly a publié ces mots dans son livre Ma vie avec les arbres. Carnet d’une arboriste (HarperCollins). Elle est l’une des rares femmes élagueuses, et parle de son métier au service des arbres avec ardeur.


Ayant travaillé quelques années dans l’Education nationale, elle croise un jour par hasard un élève de l’Institut de l’Espace et du paysage, de l’Eau et de l’Environnement. Ce dernier lui explique sa formation, et elle se rend compte que c’est en réalité ce qu’elle veut faire. Elle intègre donc cette école, qui formait à l’époque de futurs chefs de chantier en environnement, et se spécialise en élagage. Ayant vu évoluer un élagueur lors de la formation en bûcheronnage, elle se dit : « Voilà exactement ce que je veux faire, sauver les arbres ».


En effet, on taille les arbres pour en prendre soin, comme le ferait un médecin. « La règle d’or consiste à ne couper que ce dont l’arbre n’a pas vraiment besoin : le bois mort, les branches cassées, quelques rejets frottant l’architecture principale, et les gourmands qui, comme leur nom l’indique, consomment beaucoup de l’énergie stockée par l’arbre. » Parfois, si l’arbre est en train d’être attaqué par des champignons, il peut être nécessaire de l’abattre (on dit le « démonter »), car il peut tomber et être dangereux.


Karine Marsilly, qui a créé sa propre entreprise en 2005 à côté de Saint-Lô, en Normandie, a choisi une approche douce de la taille des arbres. Elle travaille avec une scie japonaise : « Au fil de mes expériences, je me suis aperçu que la réaction de l’arbre pour recouvrir ses plaies était très différente selon qu’il avait subi une coupe à la tronçonneuse, qui déchiquette, ou une coupe à la scie, qui tranche ». En effet, un arbre coupé à un endroit est plus vulnérable aux agressions extérieures, telles que les champignons se nourrissant de bois. D’où l’importance de ne pas heurter un arbre avec une tondeuse.


Un arbre est composé d’une architecture bien particulière : les racines, le tronc, les charpentières (les branches principales partant du tronc), les branches, les rameaux, et les petits rameaux où se trouvent les fruits. Les racines couvrent en réalité un volume au moins égal à celle du houppier (c’est-à-dire branches, rameaux et feuillages). Dès lors, « supprimer une partie aérienne provoque une réaction d’urgence de la racine correspondante : comprenant qu’elle va cesser d’être alimentée, elle déclenche une repousse immédiate au même endroit ».


Le système racinaire d’un arbre dépasse le plus souvent la masse visible de celui-ci. Cela lui permet de garder sa stabilité, mais aussi de se nourrir de nutriments et d’eau. Karine Marsilly évoque à propos d’un arbre dont elle s’est occupée : « Il se porte tout à fait bien malgré une succession d’étés très chauds, ce qui me laisse penser que son réseau racinaire a réussi à atteindre une veine d’eau souterraine ».


L’élagueuse a observé un lien entre le flux de la sève et les phases de la lune. Elle affirme ainsi que c’est dans la période de lune descendante (proche de la Terre) et décroissante (passant de la pleine à la nouvelle lune) qu’il est souhaitable de couper un arbre, car il est sec ; les sèves redescendent dans les racines. « Comme pour les marées, c’est l’alignement du Soleil, de la Terre et de la Lune qui déforme et attire les molécules d’eau », rappelle-t-elle.


Karine connaît les caractéristiques de nombreux arbres, et a même planté un véritable arboretum dans le pré à vaches à côté de chez elle. Ses arbres lui permettent aussi d’évaluer leur capacité d’adaptation au climat normand. « Le saule pleureur, le châtaignier, le pommier et le figuier, qui nous semblent si familiers, ont des origines lointaines, la Chine pour le premier, l’Asie mineure pour les trois autres. »


Karine Marsilly est fascinée par les séquoias géants. Cet arbre peut mesurer, dans sa région d’origine, les montagnes de la Sierra Nevada, jusqu’à 100 mètres de haut ! De plus, il a « une écorce fibreuse et molle qui résiste aux feux de forêts et une aptitude à prospérer dans la cendre, là où tout a brûlé, où tout est mort, explique-t-elle. Cette adaptabilité à des conditions d’extrême hostilité ainsi que sa longévité (plusieurs millénaires !) en font un super-pionnier – c’est-à-dire le premier arbre à coloniser un sol nu - mais aussi un super-dominant : le séquioa ne tolère aucune concurrence, pas même celle de petits arbres ».


Une expérience unique a marqué l’arboriste : il s’agit de la récolte de cônes sur des douglas d’Allemagne, en Forêt-Noire. Sur des conifères, à plus de 60 mètres, Karine a retrouvé, décuplées, les sensations de son enfance dans les épicéas. « L’idée de récolter des bébés arbres pour peupler les forêts de demain me semblait extraordinaire et j’étais fière, émue, de participer à cette mission. »


C’est François Masingue, l’un des champions de France du déplacement dans les arbres, qui l’avait recommandée. Cette aventure fut pleine de défis : installer des cordages très haut dans l’arbre, car les branches les plus basses ne commencent qu’à 20 ou 30 mètres du sol ; récupérer les cônes aux extrémités des branches grâce à des gaules en noisetier ; ou encore se nettoyer régulièrement les mains collantes de résine avec de l’huile.


Aujourd’hui, alors qu’elle est déjà intervenue dans plus de 7000 arbres, Karine, âgée de 47 ans, vient également dans les écoles et les communes pour expliquer l’importance des arbres, faire découvrir leur beauté, leur force et leur fragilité. Solange Pinilla


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Photo © Coll. particulière


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