Famille : 8 apports-défis du XXe siècle



Alors que nous fêtons cette année la fête des mères le 30 mai et la fête des pères le 20 juin, revenons sur certaines évolutions majeures qui ont modifié le visage des familles en France depuis une centaine d’années. Et si nous regardions le positif, en tant que chrétiens, à travers huit apports identifiés par le théologien et chercheur Olivier Bonnewijn, et sans négliger les défis qu’ils représentent ?



Mariage uniquement par amour, valorisation de l’enfant, amélioration de la condition des femmes, augmentation de l’espérance de vie... Le XXe siècle a procuré de nombreux bénéfices aux familles.


Pendant trois ans, un séminaire au Collège des Bernardins sur le thème du « mystère de la famille » a réuni des personnalités diverses, à l’écoute de la réalité familiale de notre époque. Le livre La famille aujourd’hui (Mame) reprend une partie des contributions, parmi lesquelles celle du Père Olivier Bonnewijn, auteur, et responsable académique du département Formation et recherche au sein de la communauté de l’Emmanuel.


Dans cet ouvrage, l’auteur propose un regard éclairant sur le mariage et la famille. Il est certain que les familles ont beaucoup évolué ces dernières décennies ; pour en discerner les perspectives, l’auteur recense huit apports majeurs du XXe siècle dans ce domaine, au niveau social, mais aussi théologique et éthique, ainsi que huit défis qui y sont liés. Cette approche, forcément synthétique et non exhaustive, permet néanmoins de prendre un peu de hauteur, et de rendre grâce à Dieu pour les dons faits à notre temps.


Le premier apport est le fait que « l’amour est de plus en plus saisi comme "l’essence" du mariage et de la famille, non seulement à l’intérieur de l’Église, mais également à l’extérieur ». Bien sûr, auparavant, l’amour était déjà reconnu comme important dans le mariage, mais il arrivait que l’on convole surtout pour avoir des enfants ou encore pour réaliser des alliances patrimoniales intéressantes.


L’un des apports majeurs du XXe siècle a été le développement de la spiritualité conjugale, spécialement par les préparations au mariage et les mouvements de couple, développement auquel le Magistère de l’Eglise a contribué. Les familles n’en deviennent pas parfaites pour autant, mais on peut davantage identifier et soigner les dysfonctionnements des liens familiaux.

Le défi qui est lié consiste à avoir une définition suffisamment riche de l’amour : on ne peut réduire l’amour authentique des conjoints uniquement à la dimension affective et sexuelle ; il y a une articulation à entretenir entre eros (attirance) et agapè (amour désintéressé). Construire un amour durable se réalise à partir de la dimension affective, et également d’un projet commun et d’un engagement volontaire personnel.


Deuxième apport-défi du XXe siècle évoqué par Olivier Bonnewijn : le développement de l’autonomie de chaque être humain. Aujourd’hui, chaque personne compte pour elle-même, et non pas d’abord pour le groupe – famille, nation... « Chaque membre de la famille est appelé à devenir davantage acteur de sa propre vie, évoque le Père Bonnewijn. Le "nous familial" offre – ou en tout cas devrait offrir – la matrice d’un développement authentique de chaque "je" qui le compose. »


Évidemment, cette saine autonomie risque de glisser vers un « individualisme exacerbé qui dénature les liens familiaux », comme le souligne le pape François dans Amoris laetitia. La famille n’est alors plus qu’un micro-collectif d’individus contractuels – qui se séparent si l’accord ne leur convient plus –, plutôt qu’une communauté fondée sur la communion des époux ayant fait alliance avec Dieu, appelés à exister l’un pour l’autre et à avoir une fécondité.


Troisième bénéfice : l’approfondissement sans précédent du sens de la sexualité. Celle-ci a été valorisée, notamment par saint Jean-Paul II, comme un « langage des corps » au service de l’amour des conjoints. « D’un autre côté, la connaissance de plus en plus fine des mécanismes de la fécondité offre aux parents un heureux surcroît de liberté et de responsabilité, rappelle Olivier Bonnewijn. Quelle conquête inestimable dans l’histoire de l’humanité ! »


Le défi est alors double : chrétien ou non, on est tenté de déconnecter la sexualité de l’ouverture à la vie, ou encore de l’amour, transformant la relation sexuelle en lieu d’égoïsme. Par ailleurs, s’il est libérant de réguler les grossesses de manière plus responsable, notamment grâce à l’auto-observation du cycle féminin, la découverte des mécanismes de fécondité est malheureusement la porte ouverte à des pratiques où la vie humaine est instrumentalisée (PMA, GPA...).


Un quatrième apport-défi se situe dans la découverte et la promotion de l’enfant dans son identité propre. Ainsi, Maria Montessori parlait du XXe siècle comme du « siècle de l’enfant ». Autrefois, mourant souvent en bas âge, le jeune être humain était considéré comme n’étant pas tout à fait une personne, mais une personne en devenir, ou encore un adulte en miniature. L’enfant est maintenant davantage reconnu dans ses étapes de développement, provoquant de nombreuses recherches sur l’éducation ou encore les neurosciences.


La difficulté qui se dégage est celle d’éviter deux écueils : « l’enfant surinvesti » par le projet parental, et « l’enfant orphelin » dont les parents ont délégué la partie principale de l’éducation à des instances jugées plus compétentes qu’eux-mêmes.


Le Père Bonnewijn identifie une autre avancée, celle du développement de la condition des femmes. Le XXe siècle a permis à celles-ci, entre autres, d’accéder aux études universitaires, d’avoir un compte bancaire indépendant, ou encore d’obtenir le droit de vote. Ces progrès sociaux vont de pair avec une meilleure considération des femmes – même s’il reste encore du chemin – et un nouvel équilibre dans les couples et les familles.


La tentation est alors pour les femmes de se conformer aux modèles masculins, sans chercher ce qu’elles peuvent apporter de spécifique au monde, dans la singularité de chacune.


Sixième apport-défi : l’augmentation extraordinaire de l’espérance de vie. En Belgique où vit Olivier Bonnewijn, elle est passée entre 1880 et 2017, de 46 ans à 85 ans pour les femmes, et de 43 ans à 79 ans pour les hommes ! Dès lors, l’amour des époux a davantage le temps de se développer et de s’enrichir. Le lien familial se déploie aussi davantage dans les générations suivantes.


Mais cette durée est aussi un défi supplémentaire : le temps peut être un allié pour le couple, mais aussi une épreuve. Dans les familles, on peut rencontrer des difficultés également à accompagner les aînés dans leur grand âge.


Autre évolution positive : l’augmentation de la qualité des conditions de vie, du moins dans les sociétés occidentales : nourriture, logement, sécurité sociale, accès aux loisirs, encadrement juridique... Ce confort que connaît une grande partie de la population permet aux familles de mieux prendre en compte les besoins de chacun – l’instruction scolaire, par exemple. Le défi est de ne pas tomber dans le matérialisme et le consumérisme, au détriment de la qualité des liens familiaux.


Enfin, la floraison de la psychologie est un autre apport-défi important pour les familles, comme le souligne Olivier Bonnewijn. Mieux comprendre le psychisme des personnes et des groupes permet d’accompagner ceux-ci, ainsi que de soigner ses blessures au lieu de les traîner toute sa vie... Le challenge qui est lié est de ne pas réduire la famille au psychique ou au systémique, mais de prendre en compte également – de manière distincte et liée à la fois – ses éléments métaphysiques, éthiques et spirituels.


« Dans la Bible, le peuple élu est toujours tenté à partir des bénédictions et des dons qu’il reçoit, raconte le Père Bonnewijn. De même en ce qui concerne notre époque. » Tous les apports évoqués peuvent continuer à être objet de réflexion pour les chrétiens – et les autres -, tous comme les défis qui sont apparus. C’est à ce travail passionnant que nous invite l’Esprit-Saint. Elise Tablé



Lire le reste de Zélie n°63 - Mai-Juin 2021


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