Fausse couche : traverser le deuil

10/7/2017

 

 

En France, 15 à 20 % des grossesses aboutissent à une fausse couche. Le processus de deuil de l’enfant à naître est nécessaire. Il est pourtant rendu difficile par le silence qui pèse autour du deuil anténatal, et souvent par l’absence du corps et de rituel.

 

« Vous en aurez d’autres » : cette phrase, qui peut être prononcée par le corps médical ou par l’entourage d’un couple ayant perdu un enfant in utero, témoigne du déni entourant le deuil anténatal. Qu’il s’agisse d’une fausse couche – avant 14 semaines d’aménorrhée, soit 3 mois –, d’une grossesse extra-utérine, ou d’une mort fœtale in utero après 14 semaines, la souffrance de la perte d’un tout petit enfant est loin d’être anodine.

 

Dans un livre très éclairant, Je n’ai pas dit au revoir à mon bébé. Comprendre et traverser le deuil anténatal (éditions Quasar), Catherine Radet, pédiatre et membre du Comité d’aide à la réflexion éthique au Centre hospitalier de Cholet, souligne l’importance de reconnaître et traverser ce deuil. Elle est à l’origine d’une enquête de dix années sur ce sujet.

 

Le processus normal de deuil se déroule de façon normale en cinq étapes : 1) choc, déni ; 2) colère ; 3) marchandage ; 4) dépression ; 5) acceptation. « Ces étapes correspondent à des phases de prise de conscience de la réalité et s’accompagnent d’émotions fortes, au fur et à mesure que la personne s’autorise à les accueillir » souligne Catherine Radet. On observe donc un mouvement de descente, puis de remontée, à la fin duquel se crée un nouvel équilibre où l’on dit que le deuil est « résolu ».

 

Pour un deuil anténatal, ces phases existent également : choc de l’annonce de l’arrêt cardiaque de l’enfant à naître par exemple ; puis colère, interrogation, révolte ; sentiments d’ambivalence, de culpabilité ; période de pleurs, de dépression ; enfin une période de récupération, de guérison, phase qui dure en général entre six mois et un an – cette donnée peut être d’ailleurs un élément de réflexion pour les parents qui se demandent combien de temps attendre avant une nouvelle grossesse.

 

Dans le cas de la perte d’un enfant né sans vie, l’évolution est compliquée par plusieurs facteurs, qui peuvent ne pas enclencher ou ne pas mener à son terme le travail de deuil. Ainsi, lorsque les parents ne voient pas le corps du bébé décédé, quand il n’y a pas d’obsèques organisées, ni de soutien social, le déni peut rester partiel et ne pas laisser naturellement la place aux émotions. Ce mécanisme de défense ne permet donc pas aux larmes et à la tristesse de s’exprimer. 

 

Autre complication du deuil anténatal : la relation avec le bébé que l’on porte – physiquement et psychiquement pour la mère, psychiquement pour le père – est très intime et beaucoup plus profonde qu’on pourrait le penser. Elle peut être un symbole du lien entre les deux membres du couple par exemple, ou la victoire d’un couple en espérance d’enfant. La grossesse est aussi une période où les parents nourrissent inconsciemment un rêve d’immortalité : celui de survivre et de se prolonger dans leurs enfants. Dans le deuil anténatal, l’ordre naturel des générations est mis à mal. Aussi est-ce l’être, l’identité même de la personne endeuillée qui est touchée. Une identification à l’enfant disparu peut provoquer une dépression grave et profonde, voire développer une certaine agressivité dirigée contre soi. 

 

De plus, l’ambivalence propre à toute grossesse des sentiments de la mère envers son enfant – souhait de vie et de développement du fœtus, mais aussi désirs parfois destructeurs, qui sont normaux et habituellement refoulés par l’inconscient, pour devenir une « bonne mère » – peuvent nourrir un sentiment de culpabilité. Ce dernier vient du fantasme que le bébé se serait laissé mourir parce que non investi ou non aimé par sa mère. Un long travail d’accompagnement est parfois nécessaire pour parvenir à se défaire de ce genre d’idée.

 

De fait, comme le souligne Catherine Radet dans son essai, un deuil anténatal non résolu, non mené à terme, peut avoir des conséquences lourdes sur la mère, le père, les enfants aînés, les enfants suivants et parfois le reste de la famille. Pour la grossesse suivante, notamment quand le délai entre le décès et la grossesse suivante est court (2 ou 3 mois), la date présumée du terme de l’enfant décédé peut tomber au cours de la grossesse suivante, ce qui peut imposer une angoisse importante à l’enfant à naître puîné. Un enfant peut également avoir le « syndrome du survivant », notamment en cas du décès de son jumeau, qui culpabilise de vivre alors qu’un autre enfant est mort avant lui.

 

On observe que le père peut avoir plus de mal à exprimer ses émotions, souvent inhibées par la notion culturelle qu’« un homme ne pleure pas » et doit être fort pour soutenir sa femme. De plus, il ne partage pas, au cours de la grossesse, de sensations physiques avec l’enfant à naître. Aussi l’expression de sa douleur sera généralement plus silencieuse et pourra entraver l’évolution de deuil. Cela peut provoquer des difficultés dans le couple et éventuellement la fuite dans le travail ou des activités diverses. 

 

Les autres enfants ont alors aussi des difficultés à faire leur deuil, du fait de l’absence d’explication des émotions de leur parents, ou par une tentative d’alléger la souffrance de ceux-ci, comme pour porter leur fardeau. On peut voir alors des troubles du comportement, des difficultés d’apprentissage ou encore des cauchemars.  

 

Pour éviter ces conséquences douloureuses et durables d’un deuil anténatal non résolu, il est d’abord important de comprendre que la relation entre les parents et le bébé mort-né ne doit pas être niée ni occultée, mais que l’enfant doit continuer d’exister par la mémoire, les souvenirs, les empreintes qu’il a laissées chez les siens. Or, trois facteurs notamment favorisent le deuil : le corps, le rituel et le soutien social.

 

En France jusqu’en 2008, seuls les enfants de plus de 22 semaines d’aménorrhée (soit quatre mois et demi de grossesse) et/ou de plus de 500 g donnaient lieu à une déclaration d’enfant mort-né, avec possibilité non obligatoire de sépulture. La législation a évolué et permet, pour les parents qui le souhaitent, que tout enfant né mort à partir de 15 SA (soit trois mois de grossesse) puisse être déclaré à l’état-civil, prénommé et, si les parents le désirent, être récupéré pour la sépulture de leur choix. (Voir aussi le tableau sur les droits des parents sur le site de l’association Agapa.)

 

La reconnaissance de la perte du bébé passe également par celle du « temps du mourir », au moment de l’accouchement, afin de donner une histoire, et donc une existence, même brève, à l’enfant décédé.    Avoir la possibilité de voir le corps, connaître le sexe de l’enfant et son poids, prendre des photos si cela s’y prête, recueillir des souvenirs quand cela est possible – empreinte, mèche de cheveux, couverture, échographies, dossier de grossesse, bracelet, petit livre souvenir de bébé... – permet d’enrichir ce moment d’émotion.

 

Organiser des funérailles chrétiennes – même en cercle très restreint – ou par la suite, inscrire l’enfant dans l’arbre généalogique, planter un arbre ou graver un bijou sont autant de moyens employés pour faire mémoire, ritualiser le deuil et libérer la parole – notamment auprès de la fratrie. Quand il n’a pas été possible de recueillir le corps de l’enfant à naître lors de la fausse couche, on peut faire célébrer une messe pour l’enfant et sa famille par exemple. Enfin, se faire accompagner et consoler est le plus souvent nécessaire (voir ci-dessous).

 

On dit souvent qu’il n’y a pas de mot – au contraire de « veuf » et « orphelin » – pour nommer celui ou celle qui perd son enfant. Comme le dit Blanche Streb au début du livre de Catherine Radet : « J’ai compris pourquoi il n’y a pas de mot particulier pour nommer l’homme et la femme qui perdent un enfant. Ces mots existent déjà, de toute éternité : parents, papa et maman. Tout simplement. » Traverser et achever un deuil anténatal, c’est aussi se sentir maman ou papa, et pouvoir dire enfin : « Au revoir, mon bébé ! » • Solange Pinilla

 

 

L’accompagnement spirituel après une fausse couche

 

• En collaboration avec l’association Mère de Miséricorde – qui propose également une écoute et des sessions « Stabat » –, trois sanctuaires ont mis en place des « chemins de consolation » :
- Au Sanctuaire de Lourdes (Hautes-Pyrénées), où les parents peuvent donner un prénom à leur enfant et l’inscrire sur le « livre de vie ».
- Au Sanctuaire de la Sainte-Baume (Var) : les parents peuvent apposer une plaque portant une date et le prénom de leur enfant.
- Au Sanctuaire de Montligeon (Orne), une chapelle des Tout-petits défunts permet aux parents d’inscrire sur un registre le nom de l’enfant, qui rejoint les défunts inscrits à la Fraternité de prière de Montligeon ; un pèlerinage pour les Tout-petits défunts a eu lieu en avril 2017.


• L’association Agapa, créée en 1994 par des bénévoles chrétiens, propose aux parents une écoute par téléphone ou par entretien, ainsi que des groupes de parole. association-agapa.fr


 • Des prières après une fausse couche sont proposées par le site www.vienaissante.fr, du diocèse de Paris.

 

 

Article paru dans Zélie n°21 (Eté 2017) - Crédit photo : Myriams-Fotos/Pixabay.com CC

Please reload

Derniers articles
Please reload

  • Facebook
  • Instagram

© 2015-2019 By Magazine Zélie