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Quelques spécificités du catholicisme en France



Cet article est extrait de Zélie n°90 - Décembre 2023 : "Chrétiennes du monde entier".



La foi catholique en France s’incarne de manière particulière : elle est vécue de manière plutôt privée, sobre, parfois marquée par des conflits idéologiques, et disposant d’un héritage culturel et théologique très riche. Historiquement, elle a aussi une inclination à une volonté d’autonomie par rapport au siège de l’Église romaine.


Docteur en histoire et en sciences sociales, François Huguenin est notamment spécialiste de l’histoire du catholicisme ; il vient de publier La grande conversion aux éditions du Cerf. Il répond à nos questions.


Zélie : Dans quelle mesure l’histoire de notre pays influence-t-elle notre manière de vivre la foi catholique en France aujourd’hui, selon vous ?


François Huguenin : Je vois deux principales spécificités du catholicisme français. D’une part, nous sommes dans un pays qui a été très marqué par les querelles sur la laïcité. Même avant la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905, on observait une division entre catholiques et personnes ayant des tendances anticléricales. En France, la foi chrétienne se vit davantage de manière privée que sur la place publique. Cela comporte le risque de vivre dans un certain entre-soi culturel et social.


Une autre particularité du catholicisme en France est sa propension à être très rapidement idéologique. Cela vient de l’héritage de la Révolution française. Notre pays est partitionné entre partisans du conservatisme et ceux du progressisme, et cela même dans la sphère religieuse. Dans d’autres pays, il n’y a pas de conflits idéologiques d’une telle importance.


A travers les valeurs et les cultures présentes dans la société française, en quoi la foi catholique est-elle vécue en France de manière différente des autres pays  ?


Nous avons un tempérament réputé cartésien, assez rationnel, et l’on observe plutôt un catholicisme exprimé de manière sobre, pudique, avec retenue. Dans des paroisses en France où il y a une importante population afro-européenne ou antillaise, et où nous voyons la procession des offrandes chantée et dansée, nous nous disons que la plupart d’entre nous n’avons pas l’habitude !


Avec le Renouveau charismatique, certaines choses ont évolué dans la manière de prier ensemble depuis une trentaine d’années, notamment en ce qui concerne le répertoire des chants. Dans de nombreuses paroisses, les chants de la communauté de l’Emmanuel ou d’autres communautés issues du Renouveau charismatique ont, en grande partie, remplacé ceux des années 1970.


Nous gardons une approche assez « mentale » de la foi : par exemple, concernant l’idée que l’assemblée dominicale forme le Corps du Christ, je ne suis pas sûr que nous le vivions aussi charnellement que dans d’autres cultures.


De même, un aspect présent en Occident est celui d’un certain individualisme, qu’on peut voir aussi dans les paroisses : l’accueil des nouveaux n’est pas toujours très développé. En ce qui me concerne, les personnes que je vois à la messe le dimanche, je ne les rencontre pas la semaine... Nous ne faisons communauté qu’à la messe.


Pour autant, ces aspects de rationalité et d’individualisme ne doivent pas faire oublier la richesse du catholicisme français, héritage d’un pays de vieille chrétienté considéré comme la fille aînée de l’Église, avec des âges d’or tels que les cathédrales du XIIIe siècle, l’école de spiritualité du XVIIe ou une brillante théologie au XXe siècle. Le catholicisme français, par sa force et ses conflits avec la papauté, s’est toujours senti assez autonome par rapport à Rome. Par ailleurs, avec l’Italie et l’Espagne, la France, à l’occasion de son action colonisatrice, a diffusé la foi catholique dans plusieurs régions du monde.


En tant que Français, certains d’entre nous sommes influencés par la représentation du Christ blond aux yeux bleus de l’art sulpicien, alors que le Seigneur est né Juif de Galilée. Quels éléments nous aideraient à mieux comprendre le Jésus de l’Histoire ?


Pour ma part, je n’imagine pas Jésus comme dans les tableaux sulpiciens, sans doute parce que j’ai investi cette dimension juive de Jésus, par la lecture de la Bible et des Pères de l’Église. En effet, même si l’on est encore tributaires d’un christianisme du XIXe siècle, la lecture de la Bible nous confronte rapidement au fait que tout nous parle d’une civilisation qui n’est pas la nôtre, mais celle du judaïsme. La lecture des Pères de l’Église, qui ont mis la foi en mots et en dogmes, montre bien une religion issue du Moyen-Orient : juive et grecque.


La représentation occidentale de Jésus est souvent déconnectée du côté juif, de même que pour celle de Marie. L’icône orientale, elle, n’offre pas une représentation réaliste du Christ, mais nous permet un pas de côté par rapport à nos représentations occidentales habituelles.


Au cinéma, j’aime beaucoup le Jésus de L’évangile selon saint Matthieu de Pasolini, joué par un paysan moitié espagnol, moitié italien, et, je l’avoue, j’aime beaucoup moins le Jésus de Nazareth de Zeffirelli, où le Christ est plus « sulpicien ».


En quoi le fait que le siège de l’Église soit historiquement à Rome - hormis lors de la papauté d’Avignon -, et donc implanté dans la société italienne, a-t-il un impact sur l’Église ?


Il ne s’agit pas tant d’une implantation italienne, que romaine. Rome était la capitale de l’Empire romain. Après la chute de celui-ci, l’Église prend en quelque sorte le relais de l’Empire romain sur le plan symbolique, et acquiert une vocation universelle. Catholique signifie d’ailleurs en grec « universel ». S’il y a eu tant de conflits théologico-politiques au Moyen-Âge, c’est parce que l’Église était devenue un lieu de pouvoir.


De fait, la centralité romaine n’est pas sans influence sur la manière que l’Église a de se représenter, et de voir le monde. Cependant, aujourd’hui, l’Église est plus « modeste », car les catholiques ne représentent plus la majorité de la population mondiale. Elle est aussi davantage multiculturelle et présente sur tous les continents.


Il est vrai que les papes ont été italiens pendant très longtemps, mais ils sont souvent passés par la Curie – les institutions administratives de l’Église – et sont donc en quelque sorte devenus romains. Et quand on est élu pape, on devient Romain - comme dans l’adage : « A Rome, fais comme les Romains ! ». Propos recueillis par Solange Pinilla




Photo Pexels - La basilique de Fourvière à Lyon

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