Progresser vers une mode éco-responsable



Savez-vous que notre carte bancaire peut être une sorte de bulletin de vote ? Lorsque nous achetons des vêtements, nous avons la capacité de soutenir une mode qui respecte la nature et les ouvriers du textile. Acquérir des tenues de seconde main et donner ce que nous n’utilisons plus participent à une consommation plus écologique.



Quelle jolie vitrine ! Et si j’entrais dans cette boutique de vêtements, juste pour jeter un coup d’œil ? Quelques minutes plus tard, je ressors avec une jolie robe, mais dont des boutons ou des ourlets vont se découdre au bout de quelques usages, et que je ne porterai sans doute pas dix ans. Cependant, c’était vraiment une bonne affaire : pourquoi se priver ?


Voici le nœud du problème : la mode est touchée par une importante surproduction, comme l’explique Mathilde Lepage dans son livre Changeons de mode ! (éditions Eyrolles). C’est en constatant l’accumulation de vêtements dans son dressing que cette diplômée en marketing a commencé à faire des recherches sur les excès de l’industrie textile.


Dans nos sociétés occidentales, depuis quelques décennies, la production textile est en grande partie délocalisée dans des pays en développement, dans lesquelles la main-d’œuvre est moins chère. Les collections des enseignes de fast fashion (« mode jetable ») sont renouvelées de plus en plus vite. « L’industrie de la mode est à l’image de tous les abus de la société de (sur)consommation, prévient Mathilde Lepage. Elle laisse alors derrière elle une longue traînée de problèmes sociaux et environnementaux. »


Passons en revue les étapes de fabrication des vêtements à très grande échelle, et les atteintes à la Création que cela provoque. Penchons-nous d’abord sur les matières premières, dont la production est particulièrement polluante. C’est le cas notamment des fibres chimiques, parmi lesquelles les fibres artificielles, comme la viscose et le lyocell, créés à partir de la cellulose - un composant des végétaux - et transformés avec de nombreux produits chimiques. Les fibres synthétiques sont, quant à elles, majoritairement issues du pétrole ; parmi elles se trouvent le polyester, le PVC ou l’élasthanne.


Le pétrole est une énergie non renouvelable ; de plus, le lavage des fibres synthétiques rejette des microfibres de plastique dans les eaux usées, qui finissent par empoisonner des écosystèmes, dont des océans. Petit conseil : mieux vaut lancer une machine à 30°C pour libérer moins de fibres.


Les matières textiles peuvent également être végétales, comme le coton ; celui-ci, cultivé de manière intensive à grand renfort de pesticides, en Chine, en Inde ou encore aux États-Unis, épuise malheureusement les sols et asphyxie les milieux aquatiques. « On estime, en outre, qu’il faut 2 720 litres d’eau pour produire un seul tee-shirt, c’est-à-dire 70 douches, ou autant que ce que l’on boit quotidiennement en 3 ans », explique Mathilde Lepage. Il est préférable d’opter pour du coton bio, même s’il reste gourmand en eau. Il existe également du chanvre et du lin - cultivés en France, contrairement au coton.


Concernant les fibres issues des animaux, telles que la laine et le cachemire, mieux vaut privilégier l’artisanat local ou les matières labellisées, car les chèvres et les moutons choisis pour leur laine sont sinon souvent l’objet d’un élevage intensif, propice aux mauvais traitements.


Le cuir offre quant à lui certains avantages : il permet de recycler la peau des animaux utilisés pour l’industrie agroalimentaire, et se conserve très longtemps. Cependant, il est parfois issu d’élevages intensifs qui appauvrissent les sols et participent à la déforestation. Le tannage du cuir est la plupart du temps minéral, à base de chrome et de sels d’aluminium, toxiques pour la nature et pour les ouvriers. Conseil écologique : favoriser le tannage végétal ou les nouvelles alternatives d’imitation de cuir à base d’ananas, de pomme ou de champignon.


Une fois les matières premières récoltées, celles-ci sont transformées en fil, puis en tissu, avant la phase d’« ennoblissement ». Cette dernière regroupe des étapes telles que le blanchiment, qui élimine les pigments et les impuretés de la fibre, grâce au chlore, un produit dangereux. Les autres traitements opérés sur le tissu pour le rendre imperméable, par exemple, diffusent également des particules toxiques inhalées par les ouvriers. Le formaldéhyde utilisé pour obtenir l’infroissabilité a été classé cancérigène - d’où l’importance, également, de laver un vêtement neuf avant de le porter pour la première fois.


Notons que contrairement à ce qu’on pourrait penser, le transport, majoritairement par bateau et route, ne représente que 1 à 3 % des émissions de gaz à effet de serre produites par l’industrie de la mode. La plupart de ces émissions proviennent de la production des matières premières et du traitement des fibres.


Avant d’évoquer les conditions de fabrication de nos vêtements, petite précision concernant la commercialisation. Les stocks se renouvellent très rapidement ; il faut dire que nous acquérons, au niveau mondial, 60 % de vêtements de plus qu’il y a 15 ans, pour les conserver moitié moins longtemps, selon l’Agence de la transition écologique (Ademe). Afin d’écouler promptement ces marchandises, environ 45 % des vêtements que nous achetons sont vendus à un prix réduit : soldes, ventes privées, Black Friday...


Pourquoi parle-t-on encore assez peu des désastreuses conditions de fabrication de nos vêtements, principalement dans des pays asiatiques ? C’est parce que cet univers reste relativement opaque, en raison de la complexité des chaînes d’approvisionnement. « Plus on remonte en amont de la chaîne, plus le nombre de fournisseurs augmente », affirme Mathilde Lepage. Selon une étude, 93 % des marques de mode ignorent qui est le fournisseur de leur fournisseur !


Comment en est-on arrivé à faire produire les robes et pantalons à 17 heures de vol de notre pays ? A partir des années 1970 se sont développées des zones franches, créées par les gouvernements de certains pays pour développer des activités de production destinées à l’exportation.


Dans ces territoires aux avantages fiscaux et douaniers importants, les conventions de l’Organisation internationale du Travail (OIT) sont rarement respectées. Selon la fondation australienne Walk Free, l’industrie de la mode serait le deuxième plus gros secteur, après la technologie, à contribuer à l’esclavage moderne... Dans ces ateliers de misère, on trouve des enfants, des femmes, des migrants, dans une grande précarité, ne recevant quasiment jamais un salaire qui leur permette de vivre décemment. Sur un tee-shirt à 29 euros, l’ouvrier ne recevra que 0,18 euros... Ces personnes – à 80 % des femmes – n’ont pas connaissance de leurs droits, et restent sur des durées limitées, en fonction des besoins de production.


Enceintes clôturées de barbelés et surveillées par des vigiles armés, issues verrouillées pour empêcher le vol de matériel, absence de système de ventilation provoquant l’inhalation de poussières de fibres très toxiques, absence de syndicats, harcèlement sexuel... Il semblerait même que la pauvreté des familles - accentuée lors de la pandémie de Covid-19 où les marques n’ont pas payé leurs commandes - incite les parents à marier leurs fillettes, pour assurer leur survie et celle du foyer.



Dans ce contexte peu réjouissant, il existe heureusement des solutions. L’axe principal est de faire baisser notre surconsommation de vêtements, qui est à l’origine de beaucoup de ces maux. Une première piste est de commencer par trier sa garde-robe, en donnant les vêtements que l’on ne portera pas à des proches, à des associations (Secours catholique, Emmaüs, Secours populaire...) ou en les vendant sur des plateformes numériques (Vinted, Le Bon coin, Videdressing.com...) ou dans des lieux tels que les dépôts-ventes ou les vide-greniers.


Quant aux vêtements portés, mieux vaut les entretenir avec soin pour les garder le plus longtemps possible. Un calcul intéressant : le prix par porté. Un haut à 20 euros porté deux fois nous coûtera finalement plus cher qu’une blouse à 100 euros portée cinquante fois.


Il est important de ne pas jeter nos vêtements usagés, comme c’est le cas de 80 % d’entre eux en France, selon l’Ademe. Même des pulls et autres habits troués ou déchirés, pourvu qu’ils soient propres et secs, peuvent être déposés dans une borne de collecte certifiée. La liste des 22 000 conteneurs se trouve sur lerelais.org Petit inconvénient de ces points de collecte : la majorité des vêtements en bon état est exportée principalement sur des marchés d’Afrique, où elle est à nouveau triée, dans des régions où l’on ne dispose pas d’infrastructures de recyclage... Mieux vaut donc mettre dans ces bornes les vêtements invendables et abîmés, car ils seront en partie recyclés : chiffons, matériaux de rembourrage ou encore nouveaux textiles.


Comment acheter de façon plus responsable ? D’une part, réfléchir avant de craquer sur une jolie pièce, par exemple en reportant l’achat, pour éviter le shopping « de consolation ». Acheter en seconde main est également une très bonne solution, que ce soit dans les friperies physiques ou en ligne ; certaines marques proposent leur propre service de seconde main. Autre idée, notamment pour une tenue d’invitée à un mariage : la location (Les cachotières, My Golden Closet...) ou l’emprunt.

Réparer ses vêtements, les coudre, transformer une chemise masculine au col élimé en un joli haut, ou encore imaginer de nouvelles associations entre ses vêtements, participent également à une utilisation durable.


Faudrait-il désormais acheter uniquement en seconde main, pour moins polluer ? Cela peut être une bonne idée pour ceux qui disposent d’un petit budget vêtements et ne peuvent s’offrir une pièce d’une marque écologique. Pour les autres, ce serait oublier que de nombreuses personnes, en France ou ailleurs, vivent du textile et ont des savoir-faire précieux : par exemple, de petites productions familiales de cachemire en Asie.


Comment savoir où acheter ces fameux vêtements écoresponsables ? Il est important de se renseigner en amont. Par exemple, une carte des points de vente éthiques est proposée par le site The Good Goods, celui-ci répertoriant aussi le nombre croissant de marques de mode responsable ; celles-ci sont également listées par les sites Iznowgood, Mademoiselle Coccinelle, Je me recycle ou encore SloWeAre. Il existe aussi des boutiques en ligne multimarques : WeDressFair.fr, DreamAct.eu, Klow.co ou DressingResponsable.com On peut aussi avoir confiance en certains labels (voir encadré ci-dessous).


Il est préférable de se méfier du « greenwashing », c’est-à-dire de la pratique consistant à donner l’impression que le produit est écologique alors que c’est inexact. Dans Changeons de mode !, Mathilde Lepage – qui a créé le compte Instagram @MakeMyClothesGreatAgain – repère une dizaine de méthodes d’« éco-blanchiment ». à commencer par des labels qui prétextent une production respectueuse des êtres humains et de la nature, sur des articles à 9,99 euros ; il est très probable que ce label soit construit par l’entreprise elle-même.


Autre engagement « éco-blanchi » : la compensation carbone, qui consiste à promettre la plantation d’arbres tous les x articles achetés ; c’est un bon début, mais si la surproduction se poursuit, dans un cadre d’exploitation des travailleurs, c’est l’arbre qui cache la forêt. Ou encore, quand une entreprise dit « se déplacer fréquemment sur les lieux de confection », ce qui, en soi, ne dit rien sur les processus de production. Il ne faut pas hésiter à consulter la page RSE (Responsabilité sociétale et environnementale) des sites des grandes marques, pour mieux connaître leurs usages.


En plus de s’informer, par exemple grâce au podcast « Nouveau Modèle », et de moins consommer, il est important de rester bienveillant par rapport aux consommateurs et aux marques. Tout n’est pas si simple - par exemple, pour de petites marques qui se lancent et n’arrivent pas à faire fabriquer en France car les ateliers demandent en général un minimum de commandes très élevé. Le principal, c’est d’avancer dans la bonne direction ! Solange Pinilla



Les labels les plus fiables

Des labels environnementaux et sociaux existent, contrôlés par des organismes externes. En voici un bref aperçu, avec leurs principaux critères : GOTS (70 % de fibres biologiques minimum), EU Ecolabel (pas de travail forcé, limitation des substances dangereuses), Oeko-Tex Standard 100 (limitation des substances nocives), Oekeo-Tex Made in Green (conditions socialement acceptables, substances toxiques limitées), Fairtrade - Max Havelaar (salaire vital pour les ouvriers, utilisation contrôlée des pesticides) ou encore Global Recycled Standard (critères de l’OIT, gestion de l’énergie et des déchets durables). Les cahiers des charges de ces labels sont disponibles sur Internet. Cependant, un produit peut être écoresponsable sans avoir reçu cette marque distinctive, car se faire labelliser coûte cher.

Concernant le made in France, seuls les termes se référant à la fabrication (« Produit en France », « Fabriqué en France », « made in France ») sont soumis à la juridiction ; « créé en France » ne garantit pas de fabrication française, contrairement aux deux labels suivants : France Terre Textile et Origine France Garantie. S. P.


Lire le reste de notre dossier sur l'écologie au quotidien - Zélie n°65 - Septembre 2021


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