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Mère Sainte-Mathilde, missionnaire en Asie




En 1852, Mère Sainte-Mathilde Raclot embarque pour la Malaisie avec trois autres sœurs de son ordre. Leur but ? Animer une école de filles et contribuer à implanter la foi chrétienne en Asie. De Penang - en Malaisie -, au Japon en passant par Singapour, Mère Sainte-Mathilde sera la supérieure des sœurs de son institut envoyées dans ces missions. Enflammée par le zèle missionnaire, elle restera jusqu’à sa mort, pendant près de soixante ans.



Le sous-titre du livre Mère Sainte-Mathilde Raclot (1814-1911). Une épopée missionnaire asiatique, publié chez Salvator, pourrait d’abord laisser dubitatif. « Epopée », ne serait-ce pas un peu exagéré, un peu « commercial » ? Pourtant, lorsque l’on découvre que sur les cinq premières sœurs de son ordre envoyées en mission en Malaisie, dès la traversée, l’une tombe malade et meurt quelques semaines après, une autre reçoit une poulie sur la tête pendant une tempête et garde des séquelles, enfin une troisième part avec le capitaine... on comprend qu’il s’agit bien là d’aventures !


De fait, cet ouvrage rédigé par Françoise Fauconnet-Buzelin, conservatrice du patrimoine et chargée de recherche aux Missions étrangères de Paris, retrace un destin à la fois assez banal - car proche de celui de nombreuses missionnaires au XIXe siècle ou auparavant -, et en même temps rempli de rebondissements et d’importantes réalisations.


Justine Raclot naît en 1812, à Suriauville, dans les Vosges. Elle est une enfant heureuse, si ce n’est que sa mère, qui voulait un garçon, lui prodigue malheureusement peu de tendresse. Quand elle a 12 ans, son père l’envoie comme pensionnaire chez les Sœurs de l’Instruction charitable du Saint-Enfant-Jésus, à Langres, en Champagne. Cet institut d’éducation aura un rôle déterminant dans la vie de Justine, future Mère Sainte-Mathilde.


Celui-ci a été fondé par le bienheureux Nicolas Barré en 1662, afin d’œuvrer à l’éducation des filles des milieux défavorisés. Écoles et pensionnats se sont développés en France, touchant les jeunes filles pauvres mais aussi les milieux aristocratiques, qui appréciaient l’enseignement de ces sœurs.


La congrégation a changé plusieurs fois de nom : Congrégation des Sœurs de l’Instruction charitable du Saint-Enfant-Jésus, Sœurs du Saint-Enfant-Jésus, Dames de Saint-Maur (leur maison-mère étant dans la rue Saint-Maur, aujourd’hui rue de l’Abbé-Grégoire), Filles de la Providence ou encore Dames noires - à cause de leur habit noir.


Dans son pensionnat plutôt austère à Langres, Justine sent déjà l’appel à la vie religieuse et même à une orientation missionnaire. « C’est ainsi que l’élève, penchée sur ses livres de géographie, y dévorait des yeux la carte du Japon, elle y lisait, avec un intérêt bien supérieur à celui d’une simple étude, tous les détails concernant cette terre lointaine, car elle avait, dès ce moment, la conviction inébranlable qu’elle irait, un jour, aux extrémités de la terre, habiter ce pays. Dans le rond de son cœur une voix se faisait entendre et lui répétait : "Il viendra un temps où tu iras là, gagner des âmes à Dieu" », racontera sœur Flachaire, l’une des premières biographes de Mère Sainte-Mathilde.


Revenue chez ses parents, peut-être à la demande de sa mère qui ne soutenait pas ses projets religieux, Justine arriva finalement à demander à ses parents l’autorisation d’entrer comme postulante chez les Sœurs du Saint-Enfant-Jésus, là même où elle avait été pensionnaire. Elle put finalement y entrer en 1832, à l’âge de 18 ans. Elle fit ensuite son noviciat à Paris et reçut le nom de Sœur Sainte-Mathilde. Son premier poste d’enseignante est à Bagnols-sur-Cèze, dans le Sud, puis elle est envoyée à Béziers, puis à Sète en 1842.


Pendant près de 20 années, cette première partie de sa « carrière », Sœur Sainte-Mathilde se montre d’un caractère plein de piété et de sérénité. « Cette excellente maîtresse était regardée et vénérée comme une sainte, témoignera une de ses anciennes élèves, rapporte sœur Flachaire. Aussi l’aimions-nous toutes d’une affection pleine de respect. »


Mais notre sœur n’a pas oublié son rêve missionnaire. Aussi suit-elle avec intérêt l’appel des Missions étrangères de Paris à fonder des écoles sous la direction des sœurs dans la mission de Malaisie. En effet, les Missions étrangères étaient liées aux Sœurs du Saint-Enfant Jésus puisque les supérieurs des premiers avaient été les premiers supérieurs ecclésiastiques des seconds, au XVIIe siècle.


Cependant, Sœur Sainte-Mathilde n’est pas choisie pour cette première mission en Malaisie. Celle-ci, comme nous l’avons évoqué plus haut, est marquée par de nombreux imprévus. La supérieure générale de l’ordre, la mère de Faudoas, envoie alors une deuxième équipe. Elle cherche une supérieure pour cette mission et pense à Sœur Sainte-Mathilde. Elle appelle celle-ci à Paris et lui annonce cette nouvelle : elle embarquera trois jours plus tard pour Penang, en Malaisie, devenant la supérieure d’une communauté plutôt en mauvaise situation.


Le 18 septembre 1852, celle qui est désormais Mère Sainte-Mathilde embarque à Southampton avec trois consœurs. « Un retour ne nous paraissant pas possible, c’était donc pour la vie », racontera mère Sainte-Mathilde à sa nièce.


Après un voyage d’un mois et neuf jours, elles posent le pied sur leur terre de mission. C’est le début de nombreux défis pour la nouvelle supérieure. D’abord, l’évêque, Mgr Boucho, est déçu que les sœurs ne soient pas anglaises. Les sœurs déjà présentes, sous l’influence des missionnaires des Missions étrangères de Paris présents sur place, ont beaucoup allégé la règle et notamment supprimé la méditation. Il faut s’adapter au climat tropical, apprendre l’anglais pratiqué dans cette colonie anglaise, aménager l’oratoire, accueillir de nouvelles orphelines pensionnaires, et endurer l’absence de nouvelles sœurs en renfort.


Pendant sa courte mission en Malaisie, Mère Sainte-Mathilde essaie de réinstaurer la rigueur de la règle de l’Institut auprès de ses consœurs, mais les relations avec celles-ci demeurent compliquées. Elle est alors envoyée début 1854 fonder une nouvelle école à Singapour avec deux autres sœurs.


Cette nouvelle mission est caractérisée par un certain dénuement. La première semaine, les deux sœurs doivent se contenter de deux nattes, deux chaises, deux tabourets, une marmite et une poêle. Pour financer les dépenses dues à l’accueil de petites filles plus ou moins abandonnées, les sœurs se réunissent le soir de 9 heures à minuit pour réaliser des articles de broderie ou des accessoires qu’elle vendent ensuite aux élégantes de la ville.


Exigeante et dévouée, Mère Sainte-Mathilde se préoccupe du bien-être tant physique que spirituel des élèves qui leur sont confiées. Nourrir, soigner, enseigner, baptiser et catéchiser vont de pair pour elle. Certaines méthodes nous surprennent aujourd’hui ; ainsi, des orphelines devenues jeunes filles sont mariées à de jeunes hommes chrétiens, afin qu’ils aient ensemble de petits chrétiens.


En 1872, à presque 60 ans, Mère Sainte-Mathilde réalise son « rêve japonais » en établissant des sœurs à Yokohama, à la demande de l’évêque du Japon, qu’elle finit par rejoindre quelques années plus tard. Ce qui l’attire particulièrement dans ce pays, c’est qu’il avait été une terre de martyrs au XVIe siècle, avec notamment le crucifiement de vingt-six chrétiens à Nagasaki. En 1613, le christianisme avait été interdit et pendant 250 ans, le Japon s’était refermé sur lui-même.


Dans les années 1860, les puissances commerciales rivales présentes en Asie, dont la France, ouvrent des ports de commerce à Yokohama, tandis que des missionnaires des Missions étrangères de Paris sont autorisés à s’installer dans les concessions réservées aux étrangers. Mais la persécution anti-chrétienne a repris, ce qui ne fait nullement reculer Mère Sainte-Mathilde, puisqu’elle considère le martyre en haine de la foi comme l’assurance d’aller directement au Ciel. Cette persécution s’arrête en 1873, mais un peu plus tard l’enseignement chrétien, vu comme contraire au culte national, le shintoïsme, sera interdit, obligeant les sœurs à témoigner par leur unique exemple de vie.


Dans la dernière partie de sa longue existence – elle meurt à 97 ans ! -, Mère Sainte-Mathilde consacre toute son énergie au développement des écoles, orphelinats et pensionnats pour filles au Japon. Elle réalise des plans, dirige les travaux, gère les finances... A côté de cela, les défis ne manquent pas : apprentissage du japonais en l’absence de manuels bilingues, manque de sœurs pour assurer tous les projets, relations contrastées avec les autorités japonaises, manque d’argent, maladies, incendies, tremblements de terre...


A la fin de sa vie, elle cède une part de ses responsabilités à son assistante, Sœur Sainte-Lugarde, qui sera finalement élue supérieure quand Mère Sainte-Mathilde sera déchargée de son fardeau, à l’âge de 83 ans. Le 8 décembre 1910, elle rend son dernier soupir en murmurant le nom de Jésus.


« Sa notoriété était telle dans Yokohama que sa disparition fut vivement ressentie dans toute la ville qui lui accorda de grandioses funérailles auxquelles assistèrent le premier interprète de la légation de Tokyo, le consul général et le vice-consul de Yokohama », raconte l’auteur de Mère Sainte-Mathilde Raclot. Récemment, la mère supérieure a été intronisée au Panthéon des femmes de Singapour (Singapore Women’s Hall of Fame), inauguré pour reconnaître les réalisations des femmes qui ont eu un impact sur la nation.


Mère Sainte-Mathilde affirme à propos d’un homme japonais qui ne semblait pas s’ouvrir à la foi chrétienne : « La foi c’est un don ! Heureux, heureux celui qui l’a reçu ! » Solange Pinilla




Photo © Service d’archives des Sœurs de l’Enfant Jésus-Nicolas Barré

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