A la recherche de la forêt originelle




Grand reporter et auteur de guides de voyage pendant 30 ans, Tristan Savin a un amour particulier pour les forêts primaires, c’est-à-dire non transformées par l’activité humaine. Dans un livre, il raconte son émerveillement devant des forêts tropicales où l’on se croirait, bien souvent, au paradis.



Quand il avait 7 ans, Tristan Savin avait dû se cacher dans une cave à cause de la guerre en Jordanie, pays où ses parents étaient expatriés. Il avait failli mourir sous les balles. Adulte, il parcourt le monde et notamment les forêts. Des décennies plus tard, il vit une prise de conscience : « Voilà ce que je recherchais dans la pénombre des forêts. Un lieu dans lequel me réfugier », raconte-t-il dans son récit Dans les forêts du paradis (Salvator).


Mais d’abord, les racines : celles d’un arbre... généalogique. Le jeune Tristan découvre que parmi ses ancêtres figurent les frères Champollion, dont l’un fut le premier déchiffreur de hiéroglyphes. Voyager et découvrir le monde sont ses rêves. Il habite Nancy, et le dimanche, il va se promener dans les forêts des Vosges avec son père. Il écrit des histoires dans des carnets.


« Les fougères étaient mes plantes préférées. Pour leurs couleurs vives, peut-être, ou leur étrangeté : ce sont des créatures primitives, sans fleurs, au feuillage persistant et... arborescentes. à mes yeux, elles symbolisaient les sous-bois. Elles avaient le pouvoir de me projeter dans la jungle. » De plus, les fougères fournissent de la potasse, qui permet de fabriquer le cristal ; d’où la présence de verreries (Baccarat, Saint-Louis ou encore Daum) dans le massif vosgien. Sans oublier le bois de la forêt pour alimenter les fours.


C’est dans les Vosges aussi qu’est apparue la tradition du sapin de Noël, à la fin du XIe siècle. On le garnissait de pommes rouges en référence à l’arbre fruitier du jardin d’Eden. Puis au XIXe siècle, une pénurie de pommes à cause de la sécheresse donna à un artisan verrier de Moselle l’idée de fabriquer des fruits rouges en verre... Le sapin est un arbre emblématique : « Durant l’hiver, le "roi des forêts" est un refuge pour les oiseaux mais aussi pour les petits mammifères, car c’est l’un des rares arbres au feuillage persistant, rappelle Tristan Savin. Il résiste au vent, au froid, à la neige. Comme une promesse d’éternité. »


Si belle qu’elle soit, la forêt vosgienne est assurément exploitée, notamment en vue de la fabrication du papier. Pour autant, Tristan Savin s’est senti attiré par les forêts primaires – ou vierges –, celles que les êtres humains n’ont pas transformées. 


De retour du Mexique, dans la forêt du Chiapas, en pays maya, le journaliste se passionne pour ces régions pour la plupart situées au niveau des tropiques. « Comme le chien-loup de Jack London, je ressentais "l’appel de la forêt" : celui d’une nature sauvage, vierge, inviolée. Loin de la civilisation. Le monde des origines... et du jardin d’Eden. » Sur cette bande verte tropicale abritant 45 % des forêts du monde, se trouvent plus de 92 % des espèces animales et végétales !


C’est ainsi que l’aventurier arrive en Malaisie pour rédiger un guide de voyage, dans le Taman Negara (photo), un parc national qui abrite la forêt primaire « la plus ancienne du monde, vieille de 130 millions d’années, fruit d’une évolution ininterrompue ». C’est indirectement grâce aux sultans locaux, qui en firent une réserve de chasse en 1925, que cette forêt fut protégée de l’exploitation commerciale. Dans ce formidable écosystème, on a recensé dix mille espèces de plantes – dont une centaine d’orchidées -, le plus grand bambou du monde et des variétés de fleurs carnivores.


C’est Roslan, un guide local, qui emmène Tristan dans les profondeurs du Taman Negara. Dans une pirogue, les deux hommes parcourent le fleuve, bordé par d’impressionnantes murailles d’arbres hauts de 80 mètres. Puis dans une végétation épaisse, ils avancent, l’oreille percevant une certaine cacophonie : « J’avais du mal à distinguer les stridulations des insectes du coassement des grenouilles, et le chant des oiseaux des cris lointains d’une colonie de singes ».


L’émerveillement grandit de moment en moment dans ce parc naturel de Malaisie : un arbuste dont les fleurs rouges apparaissent en deux heures seulement, une feuille d’arbre qui guérit immédiatement une piqûre d’abeille, un cerf-souris primitif qui détale, un lézard volant plane au-dessus des têtes...


Dans une grotte dans laquelle ils parviennent après plusieurs heures de marche dans la chaleur moite, ils voient des chauves-souris accrochées au plafond : « Les chauves-souris jouent un rôle essentiel dans la forêt tropicale, explique le guide. Elles pollinisent les fleurs et dispersent les graines. Beaucoup d’arbres dépendent d’elles pour leur survie, comme l’ébène, l’acajou, le manguier, le bananier ou l’eucalyptus. Et sans ces chiroptères, nous n’aurions ni clou de girofle, ni avocat, ni noix de cajou ». Roslan, faisant découvrir les richesses naturelles de ce lieu, affirme : « Ce n’est pas moi, le magicien. C’est le Créateur de la forêt ».


Après de nombreux autres voyages dans les forêts primaires - en Amazonie ou encore sur les rives du Mékong -, Tristan Savin retourne en Malaisie, cette fois au nord de l’île de Bornéo. C’est le rédacteur en chef des pages Livres de L’Express qui lui a demandé des « sujets d’été » sous forme de reportage. Or, Bornéo comprend l’une des plus vieilles forêts tropicales de la planète ; Rudyard Kipling et Joseph Conrad, dont les livres ont fait rêver Tristan dans sa jeunesse, y ont séjourné.



Tristan espère voir la plus grosse fleur du monde, la rafflésie (photo), qui peut atteindre un mètre de diamètre et peser onze kilos. « Elle ne possède ni feuilles, ni tiges, ni racines : elle parasite une autre espèce pour se développer, un peu à la manière d’un champignon », précise-t-il. Sa floraison dure à peine quelques jours, et l’auteur ne pourra pas la voir épanouie, mais à moitié putréfiée.


Autre déconvenue, plus amère : il aperçoit une grande plantation de palmiers identiques, dédiée à la production d’huile de palme. « Les ravages dénoncés par les ONG étaient donc bien réels : ils s’étendaient sous mes yeux. » Ces palmiers à croissance rapide fournissent en effet « l’huile végétale la plus consommée sur Terre : on en trouve dans le chocolat, la margarine, la lessive et les cosmétiques, notamment le rouge à lèvres ».


L’Indonésie et la Malaisie – qui se partagent l’île de Bornéo – concentrent 85 % de la production mondiale. « Pour y parvenir, explique Tristan Savin, les autorités malaisiennes ont encouragé la déforestation de cinq millions d’hectares. Avec pour conséquence de brûler la forêt primaire afin de laisser place à cette monoculture. » Émission de dioxyde de carbone, diminution de la faune sauvage, contamination des sols et de l’eau à cause de pesticides et engrais chimiques reconnus toxiques par l’Union européenne... Les dégâts sont nombreux.


« Nous vivons au paradis et nous n’en avons pas conscience, affirme Tristan. Il faut cesser de transformer la Terre en enfer. » Des sujets d’espérance existent cependant, avec une conscience accrue en divers lieux de la préservation de la Création.


Finalement, Tristan Savin a-t-il trouvé le paradis dans ces forêts vierges plus ou moins protégées ? Oui, dans certaines comme le Taman Negara, l’Oriente en Equateur ou encore les îles Cook dans le Pacifique. D’autres sont plutôt, selon lui, des purgatoires ou des enfers, comme Bornéo. Et puis, il y a ces parcelles de paradis qui sont des moments de grâce : « Vous êtes comme en apesanteur, vous habitez le monde. Vous communiez avec la nature et les astres. Tout semble parfait, à sa place. Le temps n’existe plus. Mais ces courts instants vous paraissent éternels. » Un avant-goût, peut-être bien, du bonheur céleste. Solange Pinilla


> Lire le reste du dossier "A l'ombre des forêts" dans Zélie n°75 - Juillet-Août 2022



Crédits photo : © Vyacheslav Argenberg - vascoplanet.com/Wikimedia commons CC4.0 (haut). Steve Cornish/Wikimedia commons CC BY 2.0 (milieu)

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