Vie privée et réseaux sociaux : des clefs pour discerner


Poster sur Facebook, Instagram – ou sur un blog - des photos et des informations sur soi, sa famille, sa maison, ses voyages, est devenu courant. Avec en filigrane, le désir légitime d’être en contact, de partager et d’être reconnu. Le numérique ne peut cependant répondre véritablement à ces besoins.

Chaque jour, 6 Français sur 10 se connectent sur les réseaux sociaux et les messageries, selon les chiffres 2019 de Médiamétrie. Les outils interactifs sont précieux quand on est séparé de ses proches, comme on l’a vu particulièrement pendant le confinement. Les réseaux sociaux permettent également de connaître des informations, des actualités, des ressources, des événements et d’autres initiatives. Un exemple parmi d’autres : l’idée de créer une banderole pour les Rameaux à accrocher sa fenêtre, pendant le confinement, a été diffusée grâce aux réseaux sociaux.

Cependant, de nombreuses personnes y publient également des photos et des textes concernant leurs activités, leurs tenues, leur couple ou encore leurs enfants. Ce partage a parfois valeur de témoignage, et peut permettre de briser des tabous, comme celui des fausses couches, trop souvent passées sous silence. « Les réseaux sociaux ont aussi permis le mouvement #MeToo, qui a suscité une prise de conscience au sujet des agressions sexuelles », observe Juliette Lachenal, psychologue et auteur de la formation « 5 semaines pour décrocher de son smartphone » sur sa plateforme Mon Coaching PepPsy.

Pour autant, se créer une identité numérique autour d’un témoignage, avec des publications régulières, n’est pas anodin ; cela implique des questions éthiques, comme nous allons le voir. Des supports plus ponctuels, tels qu’un article dans les médias ou un livre, pourraient être de meilleures solutions.

Qu’est-ce qui amène tant de personnes à publier des éléments de leur vie privée sur Facebook, Instagram ou Twitter ? Ce sont des besoins fondamentaux, à commencer par celui d’être en contact. Poster une photo en attendant des likes est une tentative pour combler le besoin de partage et de reconnaissance. « Le problème, c’est qu’on se place dans l’attente que l’autre comble un manque, explique Juliette Lachenal. On est en position de quémander. On observe que si l’on reçoit moins de likes et de commentaires que ce que l’on attendait, ou aucune réponse, on se sent moins bien. C’est le problème des dépendances, où l’on vit dans l’attente. »

En effet, c’est le « shoot de dopamine » que cherche la personne en quête de likes. « La dopamine est un neurotransmetteur de plaisir, qui nous fait nous sentir mieux, précise Juliette Lachenal. Elle peut avoir un effet antistress, mais n’apporte qu’un bref moment de plaisir, pas de vraie joie, et peut surtout créer une vraie dépendance au même titre que la dépendance à la nicotine ou à l’alcool. » A l’inverse, un vrai échange avec un proche, qu’il soit téléphonique ou en présentiel, apporte plus de joie puisque l’on crée une relation plus riche, sans attendre un intérêt personnel.

En plus de solliciter la validation extérieure, la personne qui poste sa vie privée sur les réseaux sociaux la montre souvent sous un jour idéalisé. C’est le désir naturel d’embellir sa vie, d’en voir le bon côté, de montrer ce que l’on voudrait vivre. « Pour certains, c’est le souhait de créer de l’art à partir de leur quotidien et de le magnifier, raconte la psychologue. Autrefois, ces personnes auraient peut-être fait de la peinture ou écrit un poème ; aujourd’hui, elles postent des photos. » Nous avons le désir de nous montrer sous notre meilleur jour ; ainsi, avant que des amis arrivent, nous rangeons notre salon.

Mais cela pose un problème éthique : susciter la comparaison et l’envie. « Quand on voit une jolie famille autour d’une table de petit-déjeuner avec des muffins maison, alors que notre quotidien est loin de ressembler à cela, on se sent moins bien que l’autre », explique Juliette Lachenal. On peut ressentir un sentiment de frustration, voire d’infériorité. Et ce d’autant plus que ces images ressemblent en partie à notre vie - à l’inverse de celle de stars qui est tellement éloignée de la nôtre qu’on ne peut pas s’y identifier.

Il y a donc, selon Juliette Lachenal, une forme de chasteté à avoir, c’est-à-dire le fait de « prendre soin de l’autre, par le choix de ce que l’on montre, selon ce que l’autre a - ou n’a pas - à recevoir ». Elle développe : « Si au téléphone une amie me dit qu’elle est est épuisée par ses enfants, je ne vais pas lui dire : « Ah, chez moi c’est génial, tout se passe bien ! ». De même, ce n’est pas une bonne idée de montrer sur les réseaux sociaux ou sur un fil WhatsApp un super voyage que j’ai fait, si je sais que certaines personnes qui vont le voir ne peuvent se le permettre financièrement. Je ne vais pas mettre une jolie photo de mes enfants, sachant qu’une amie souffrant d’infertilité la verra peut-être. En fait, nous balançons des choses sur notre vie à des personnes qui ne les ont pas demandées ! Nous n’accueillons pas chaque personne là où elle en est. Nous ne sommes pas dans la relation. »

Juliette Lachenal propose donc ce critère simple : « Est-ce que ce que je vais mettre sur les réseaux sociaux peut blesser quelqu’un ? » Ce qui exclut un certain nombre de publications...

Autre risque lié au fait de diffuser des choses personnelles : la vulnérabilité. « Partager l’intimité de sa vie, c’est comme si on faisait entrer les gens chez soi, poursuit la psychologue. Il y a une forme de voyeurisme chez ces personnes, que de montrer leur vie personnelle, et de même chez celles qui regardent. » Exposer ses choix intimes sur le net, c’est aussi s’exposer aux critiques, souvent plus violentes en ligne qu’en face à face.

Alors, pourquoi like-t-on ces publications idéalisées ? Ce serait notamment par un besoin d’identification et d’appartenance : « Nous distinguons des contenus « bons à liker », qui nous semblent importants, ou auxquels nous aimerions ressembler », explique la psychologue.

Un risque supplémentaire souvent évoqué est le manque de protection des données. « Sur un réseau social, il est souvent difficile de distinguer ce qui est public de ce qui reste privé », affirme la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés). En théorie, on peut choisir, mais on ne sait pas qui – un ami d’ami d’ami ? - copiera peut-être nos données.

Ensuite, on peut lire dans les Conditions générales d’utilisation de Facebook : « Lorsque vous partagez, publiez ou importez du contenu (...), vous nous accordez une licence non exclusive, transférable, sous-licenciable, gratuite et mondiale pour héberger, utiliser, distribuer, modifier, exécuter, copier, représenter publiquement ou afficher publiquement, traduire et créer des œuvres dérivées de votre contenu. » En clair, ce qui est publié sur Facebook devient la propriété de Facebook... et peut-être d’autres entités.

Avant de publier, demandons-nous si cela respecte les personnes à qui nous imposons ces images et informations ; décrochons plutôt notre téléphone pour échanger directement et vivre des moments de partage. Ne cherchons pas la reconnaissance et l’amour chez des personnes plus ou moins connues, mais plutôt en Dieu, en nous-même et en nos proches.

Remplissons chaque soir notre carnet de gratitude pour trouver des sources de satisfaction et de joie dans notre vie, au lieu de lorgner sur celle des autres, de tenter de faire valider la nôtre, ou encore d’apaiser notre stress par une dose de dopamine. Notre vie intérieure y gagnera ! Solange Pinilla

Montrer ses enfants sur les réseaux sociaux, une fausse bonne idée

« Oh, trop chou ! Elle a accouché ! », s’exclame-t-on en voyant sur un réseau social la photo d’un nourrisson dans son berceau de maternité. Certes, mais auriez-vous aimé que vous premiers jours de vie soient montrés à un public plus ou moins identifié ? Que vos premiers pas ou que vos mots d’enfant soient divulgués de manière imprévisible ?

Le respect de la vie privée, même celle d’un bébé qui est un futur adulte, est la première raison de ne pas montrer des photos de ses enfants sur les réseaux sociaux. Selon une récente étude menée par Microsoft auprès d’adolescents de 25 pays, 42 % des jeunes interrogés estiment que leurs parents publient trop de contenus les concernant !

Autre repère : le respect de la liberté de l’enfant ; car celui-ci, a fortiori quand il est petit, ne peut savoir par qui cette photo va être vue et comment elle va être conservée. C’est cette notion de liberté qu’une proposition de loi adoptée en première lecture par l’Assemblée nationale en février 2020 veut protéger : elle encadre les conditions d’emploi des « enfants influenceurs ». Il s’agit de mineurs de moins de 16 ans qui, à l’initiative de leurs parents, montrent des produits dans des vidéos sur les plateformes en ligne – telles qu’Instagram ou Youtube -, dans un but commercial. Quand cette loi sera promulguée, ces enfants dépendront du régime appliqué aux enfants du secteur du spectacle ; par exemple, 90 % de la rémunération leur reviendra à leur majorité.

De même, se projeter à travers ses enfants via les réseaux sociaux pour montrer une vie idéale, compenser une angoisse ou un sentiment de culpabilité, semble une mauvaise piste. En grandissant, l’enfant découvre ainsi le fait d’avoir des abonnés, la place du paraître... Ce qui n’est pas bénéfique pour sa construction psychique.

Un autre risque connu est celui de détournement des photos par des personnes malveillantes. Des photos d’enfants postés innocemment par leurs parents sur diverses plateformes se retrouvent sur des sites de pédo-pornographie.

Dès lors, ne montrer que des photos où le visage de l’enfant ne figure pas, ou bien où l’enfant est de dos, semble être un minimum. Surtout, vivre un beau moment en famille est une plus grande source de joie que de le partager sur les réseaux sociaux ! S. P.

Lire le reste de Zélie n°53 - Juin 2020

Photo : Gustavo Fring/Pexels CC

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