L'importance d'écrire à la main

14/5/2020

 

 

Alors qu’il est de plus en plus rare d’avoir l’occasion d’écrire à la main depuis la généralisation du digital, tracer des mots sur une feuille est pourtant important pour entretenir sa motricité fine, ses capacités de lecture et communiquer avec sa singularité et ses émotions. Agnès Daubricourt, graphologue et graphothérapeute en région parisienne, auteur de Jeux d’éveil à l’écriture (Eyrolles), répond à nos questions.

 


Zélie : Depuis l’arrivée du numérique dans les foyers, il y a une vingtaine d’années, l’usage de l’écriture manuscrite a beaucoup évolué. Comment décririez-vous ce changement, en France ?

 

Agnès Daubricourt : Le numérique est fantastique car il est rapide, immédiat, rapidement efficace. C’est très séduisant ! L’écriture manuelle est plus exigeante ; elle met du temps à se stabiliser, à trouver sa forme, sa personnalité. Mais par son exigence de « pas à pas » et d’entraînement, elle participe au processus cérébral de prise de recul qui permet de résister à ses réponses impulsives - la maturation de ce processus est lente au cours du développement de l’enfant et de l’adolescent, d’où l’intérêt et l’avantage de l’éduquer et de l’exercer régulièrement à l’école. 


La mode du bullet journal aide certains à se réapproprier un peu l’écrit, mais beaucoup d’adultes n’écrivent plus à la main, tant c’est pratique et rapide d’utiliser le téléphone-qui-fait-tout - appareil photo, agenda, réveil, chronomètre, calculatrice, listes de tâches, applis diverses... - et n’ont plus le réflexe papier-crayon - sauf parfois encore pour les courses, les cartes postales, les petites notes prises lors de conversations téléphoniques. On peut dire que ce changement va dans le sens de la facilité et de l’immédiateté mais moins dans celui de la réflexion et de l’élaboration.
 
Pourquoi est-il si important d’écrire à la main, sur du papier ?

 

L’écriture est un acte typiquement humain : seul l’être humain écrit ! Le cerveau fonctionne à plein régime et active de nombreuses zones cérébrales quand on écrit à la main : zones motrices, sensorielles, en rapport avec le langage, avec la vision... Tracer des lettres manuellement est plus difficile mais aide à mieux identifier les mots, les lire plus facilement, les mémoriser plus vite.


C’est une école de discipline, d’intégration sociale. Lorsque l’écriture est maîtrisée, des portes sont ouvertes. C’est un outil d’évolution. C’est aussi un geste de personnalisation -  contrairement au stéréotype et à l’uniformisation de l’écriture par ordinateur, SMS, texto... Regardez comme les personnes qui ne savent pas écrire se sentent gênées. écrire et savoir écrire contribue à faire entrer l’enfant de plus en plus dans « le monde des grands ». 

 

Que perd-on lorsque l’on n’écrit plus manuellement ?

 

On perd déjà l’habitude et l’habileté d’écrire, car c’est quelque chose qui s’exerce ! Motricité et coordination sont donc impactées. La lecture et la compréhension des textes écrits peuvent être moins fluides également. 


L’enfant a besoin de pratiquer régulièrement pour automatiser le geste. S’il écrit peu ou pas, il perd cette capacité d’avoir un outil humain efficace pour communiquer. Il faut exclure de cette analyse les personnes qui ont des soucis d’automatisation du geste, comme les dyspraxiques ; le passage à l’ordinateur peut être une solution de « dernier recours », quand on a tout essayé, quand un enfant n’arrive pas du tout à entrer dans l’écriture et à automatiser le geste de l’écriture et que le diagnostic - dyspraxie par exemple - le suggère, voire l’impose. 

 

Aux Etats-Unis et en Finlande, les enfants apprendraient de moins en moins à écrire en attaché (cursives) mais en script (lettres d’imprimerie). Quels sont les avantages de l’écriture cursive ?

 

L’écriture cursive est fluide, elle demande très peu de levées de plume car on lève son crayon seulement devant les lettres rondes (« a », « c », « d », « g », « o », « q ») ou après le « s ». Elle est plus logique car elle est comme l’écriture parlée, alors que le script correspond davantage à une écriture épelée, sans lien entre les lettres, ou à une écriture lue, celle des livres. Avec le script, une fois levé son crayon à chaque fin de lettre, il peut être plus difficile pour les yeux de se repositionner au bon endroit : ni trop loin, ni trop près, ni trop haut, ni trop bas par rapport à la lettre précédente... L’écriture attachée évite aussi les inversions b/d, p/q.

 

Que faire pour entretenir, à nous adultes, la capacité à écrire à la main ?

 

L’écriture est l’instrument de la pensée, elle sert à communiquer, c’est notre porte-parole, et elle a une fonction culturelle. Nous écrivons souvent plus rapidement avec nos tablettes, ordinateurs, téléphone et surtout maintenant beaucoup de messages se font en vocaux. L’important n’est pas forcément de continuer à écrire beaucoup - surtout pour le travail - mais de continuer à écrire un peu : « brouillonner », griffonner, dessiner pour se détendre, écrire dans un petit carnet ses notes personnelles ou collecter des citations intéressantes, faire ses listes de courses à la main. Il est important de garder le contact avec l’écrit car c’est un instrument de communication, mais il n’y a pas obligation, comme chez l’enfant, à l’entretenir aussi assidûment...

 

Qu’est-ce qui influence la façon singulière dont chacun écrit ?

 

Plusieurs choses interviennent : notre tempérament déjà, de façon prédominante, dirais-je. Nous apprenons tous à écrire à peu près avec le même modèle scolaire et malgré tout, chacun de nous a une écriture vraiment unique et bien différente de celle de son voisin ! Nos émotions aussi influencent notre façon d’écrire : sentiment de sécurité, joie, exubérance, noire colère, grande tristesse, énervement... Notre écriture le manifeste assez bien !


Les éléments extérieurs entrent enfin en jeu : le froid, le chaud, la faim, le support, le stylo, le lieu dans lequel on écrit - dans un train par exemple, l’écriture sera cahotante ou tremblotante ! -, la santé, les médicaments, l’alcool, les stupéfiants...

 

Quels principaux conseils donneriez-vous aux parents pour accompagner leurs enfants dans l’écriture manuscrite ?

 

Apprendre à écrire, c’est long ! Il faut donc être patient avec un enfant qui apprend et ne pas dramatiser, l’écriture peut évoluer favorablement alors qu’on ne s’y attendait pas. Les maladresses sont normales au début et diminuent au fur et à mesure.


Je conseille la motricité libre chez les tout-petits - le  quatre pattes notamment - pour intégrer au maximum les réflexes archaïques, beaucoup de manipulations, les jeux qui favorisent la coordination visuo-motrice, la précision, la concentration, la motricité fine et globale. Pour les plus grands, leur apprendre le « code de la route » de l’écriture, leur laisser le temps de l’intégrer tout en les guidant. Ensuite, beaucoup d’encouragement car « la maîtrise de l’écrit est un des apprentissages les plus difficiles que l’homme ait à réaliser » (Dr Wettstein-Badour).

 

En quoi consiste votre métier de graphologue et graphothérapeute ?

 

La graphologie croit que le geste graphique est expressif - comme une « carte d’identité » de la personne. Elle décrit le caractère et la personnalité de quelqu’un au travers de l’analyse de son écriture, justement parce que l’écriture est éminemment personnelle.


La graphothérapie est une rééducation de l’écriture, un soin apporté à une écriture « déficiente » qui n’est pas satisfaisante pour celui qui écrit : trop petite, trop grosse, trop crispée, trop rigide, trop lente, etc.


L’approche du graphologue-graphothérapeute est dynamique et globale, basée sur une connaissance approfondie de l’acte d’écrire. La méthode et les pratiques facilitent tout ce qui va permettre à l’écriture d’évoluer favorablement, en fonction de la personne elle-même. Chaque « système écriture/scripteur » est unique. Toutes les rééducations seront donc différentes ! Propos recueillis par Elise Tablé

 

 

Lire le reste de Zélie n°52 - Mai 2020

 

Crédit photo : Pexels CC

 

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