Elizabeth Bennet, des préjugés à l'amour

23/10/2019

 

 

Dans les dernières décennies, la BBC et l’industrie du cinéma britannique ont réussi un véritable coup de force : nous rendre accessibles jusqu’à en devenir familières des œuvres du patrimoine littéraire anglo-saxon du XIXe siècle. Qui d’entre nous n’a vu au moins l’une de ces adaptations en costumes, où des personnages à l’éducation parfaite (et à l’accent british le plus pur) se rencontrent, se déchirent ou se lient sur fond de riante campagne anglaise ?

 

La vague fut lancée en 1995 par Simon Langton (réalisateur) et Andrew Davies (scénariste), avec l’adaptation du roman le plus célèbre de Jane Austen : Pride and Préjudice (Orgueil et Préjugés, 1813). En 2005, c’est au tour de Joe Wright d’en fournir une interprétation à l’esthétique impeccable, pour le cinéma cette fois-ci. Si bien que les spectateurs – disons-le, les spectatrices – se trouvent depuis lors partagées : êtes-vous plutôt Colin Firth et Jennifer Ehle ou Keira Knightley et Matthew Macfadyen... ? 


N’entrons pas dans le débat (pour l’instant...) : voyons ce qu’il y a dans le roman. Écrite dans un style souple et mordant, l’œuvre de Jane Austen se centre autour de cinq sœurs au moment de leur découverte de l’amour. Il se dégage du roman une exigence de vérité dans l’expression des sentiments, une perception particulièrement fine des caractères ainsi qu’une satire irrésistible de la société qui en font le succès depuis deux siècles.

 

Si donc Orgueil et préjugés nous parle de l’apprentissage par des jeunes femmes de l’amour, que nous en dit-il ? Les exemples et les expériences sont variés : l’aînée des filles Bennet, Jane, se distingue par sa douceur et sa bonté, Elizabeth par sa franchise et sa sagacité, Lydia et Kitty par leur frivolité, tandis que la revêche Mary occupe la place difficile du milieu. Chacune des sœurs voit dans l’amour ce que lui découvre son âge et son caractère. L’action se déroule sous la tutelle exubérante et envahissante de la mère, Mrs Bennet, qui oriente de manière quasi obsessionnelle le cheminement amoureux de ses filles vers le mariage. 

 

Parmi ces personnages de papier, la seule qui soit dotée d’une véritable densité psychologique est Elizabeth. Les autres évoluent peu ou sont enfermées dans des « types » dont les travers alimentent la dimension satirique et comique de l’œuvre. Elizabeth est le personnage à travers qui nous voyons l’histoire : elle nous introduit aux personnages et aux situations, c’est à elle que nous nous identifions. Et nous sommes d’autant mieux enclins à la suivre qu’elle se démarque par la vivacité de son esprit, la finesse de ses réparties et la redoutable acuité de ses analyses. C’est un personnage qui voit juste – contrairement à Jane, qui ne sait pas voir les défauts des autres, ou à Lydia, qui se laisse aveugler par sa puérile vanité. Un personnage fiable en tous points.

 

Et pourtant… Le retournement amorcé dans la deuxième partie du roman est un spectaculaire coup d’audace de l’auteur : ce personnage si lucide fait l’expérience douloureuse de son aveuglement. Mr Wickham n’est pas le prince charmant qu’elle avait rêvé ; Mr Darcy n’est pas le snob égoïste qu’elle avait construit. Elle s’est laissé séduire par une apparence et n’a pas su déceler un cœur généreux et sensible.

 

En même temps qu’elle, le lecteur est forcé de revoir ses jugements. Le titre, qui semblait si bien s’appliquer à Mr Darcy au début du roman, prend tout son sens par l’évolution d’Elizabeth à la fin : elle qui sait si bien tourner en dérision les défauts des autres se retrouve pour la première fois l’objet de ses propres critiques. Savante ironie de l’auteur, qui nous a volontairement égarés avec son personnage, pour mieux nous délivrer cette leçon : l’amour se fait un chemin en passant sur notre orgueil et en dévoilant nos préjugés. Il se nourrit de temps et de parole. 

 

A cet égard, si la qualité plastique du film de 2005 est indéniable, il faut y déplorer la stylisation des états d’âme en tableaux statiques dans une absence (quasi) totale de subtilité et de nuance. La version de 1995 est décidément meilleure car elle s’adapte aux tours et détours d’une intrigue qui passe entièrement par le langage (le format de la série est un atout majeur). En témoigne la scène où les deux amoureux s’avouent finalement leurs sentiments réciproques : leur accord ne se marque pas en gestes, mais en paroles. L’accord des cœurs passe par les mots. C’est infiniment fidèle à l’esprit du roman, qui met en évidence de manière unique la profondeur de l’expérience humaine qui se joue dans la naissance, le développement et l’avènement du sentiment amoureux. Claire Vernodes, agrégée de lettres modernes

 

 

Lire le reste de Zélie n°45 - Octobre 2019

 

Crédit image : Beechey/Wikimedia commons CC

 

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