S'aimer malgré la distance

12/6/2019

 

 

On y pense en lisant les lettres des Poilus à leur épouse… Même aujourd’hui, il n’est pas rare que des couples mariés soient confrontés à la séparation géographique, dans des situations très diverses telles que les déplacements professionnels, les missions de plusieurs mois, le célibat géographique, les horaires décalés ou simplement les horaires de grande amplitude. Comment continuer à s’aimer malgré l’absence ? Véronique Suquet, conseillère conjugale et familiale au cabinet Raphaël à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne), nous éclaire.

 


Zélie : En quoi la distance peut-elle fragiliser la relation de couple ?


Véronique Suquet : La séparation géographique laisse une place vide ; or, la nature a horreur du vide, et d’autres choses ou personnes peuvent venir le remplir. Il n’y a plus le partage, la tendresse, l’intimité et le soutien réciproque de la présence physique quotidienne. Il est difficile de communiquer, car on n’a pas les mêmes rythmes. On peut perdre dans la qualité de la communication, notamment dans le langage non verbal. On partage moins d’expériences communes : on sort seul, on voit des amis seul, ce qui est autant d’investissement en moins dans la vie à deux. 


Les couples qui tiennent dans cette situation sont ceux qui arrivent à mettre des passerelles entre leurs vies, pour rendre l’autre présent autrement. Dans la prise de décision, il est important de tenir l’autre au courant et le consulter ; même si les actes sont les mêmes, la décision est prise à deux. Faire cela a ainsi changé la relation d’un couple en célibat géographique que j’ai reçu, dont l’homme sortait souvent tard le soir avec ses amis, et dont la femme lui reprochait de n’être pas informée et d’accord avec cela. 

 

La distance peut-elle parfois être bénéfique au couple ?


En effet, il y a beaucoup de bénéfices secondaires ! La distance re-dynamise le couple, car le manque crée le désir. Dire : « Tu me manques » signifie : « J’ai un désir de toi ». Un sociologue a d’ailleurs observé que les couples régulièrement séparés ont davantage de relations sexuelles. Ensuite, la distance vient casser la routine ; elle demande de réorganiser le mode de relation et suscite de la créativité : « On se voit peu, donc il faut que ce soit bien ».

 

Cela donne aussi de l’autonomie, dans des cas de couples dont la relation est en mode « parent-enfant » ; mais aussi de l’oxygène à chacun, quand le couple est trop fusionnel : chacun peut avoir plus d’espace, avec des loisirs et des amis, puis partager son vécu avec l’autre. Enfin, la distance réduit parfois les sources de conflit tirées du quotidien, et suscite plus d’efforts lors du temps partagé ensemble.

 

Si la question se pose pour l’un des conjoints d’accepter un travail qui prévoit de nombreuses absences, quels sont les critères pour nourrir la décision du couple ?


Les critères sont la faisabilité – est-ce proche ou loin ? - ; le coût financier – les allers-retours, le logement - ; ce que cela va apporter au couple ; les renoncements pour le couple, pour chacun et pour la famille ; l’organisation matérielle ; la fréquence des retrouvailles ; la gestion liée aux enfants ; les soutiens familiaux et amicaux ; enfin la question du travail de l’autre conjoint.

 

Comment entretenir concrètement le lien amoureux malgré l’absence ?


Il s’agit de rendre l’autre présent, comme s’il occupait la chaise d’à côté. On va utiliser les langages de l’amour, comme les compliments et les services. Il s’agit en quelque sorte d’« occuper le terrain ». Cela passe par le soutien et l’écoute quand l’autre rencontre des difficultés. Il faut communiquer beaucoup, sur les faits mais surtout sur la façon dont on les a vécus : le ressenti. Par exemple le soir, on peut partager les « pierres blanches » et les « pierres noires » : les bons et les mauvais moments. Les photos, vidéos et outils comme Skype ou WhatsApp permettent des liens de tous les instants. On peut remplacer la quantité par la qualité, que ce soit au téléphone ou en présence de l’autre.


Concernant le décalage du rythme – qui est parfois un décalage horaire -, mieux vaut planifier les rendez-vous téléphoniques en amont. On peut aussi demander : « J’ai besoin de 10 minutes pour te parler, quand est-ce possible ? »

 

Comment préparer les retrouvailles pour qu’elles se passent au mieux ?


Les retrouvailles sont la clé d’une séparation réussie. C’est un moment compliqué, car il faut accepter de tout laisser – les problèmes, les enfants - pour accueillir l’autre, comprendre avec quoi il arrive et où il en est. Ainsi un homme était rentré énervé à cause du retard de son train, il s’était isolé pour ne pas ennuyer sa femme, ce qui avait agacé celle-ci... Il faut accepter de se laisser du temps pour se rejoindre et se mettre au diapason, car on ne se retrouve pas là où on était avant la séparation. Chacun doit aussi redonner sa place à l’autre, après avoir pris un rythme individuel.

 

Ensuite, il est bon d’organiser des temps de qualité – sortie, promenade, pique-nique, ou simplement être dans une pièce sans les enfants – pour dire où on en est émotionnellement, plutôt que de parler uniquement de la fuite d’eau et des soucis !

 

Est-il pertinent de taire à l’autre certaines choses du quotidien, pour ne pas l’inquiéter par exemple ?


Dans les cas des militaires qui ne doivent pas recevoir d’informations traumatisantes ou culpabilisantes, oui, car ils peuvent rarement rentrer en cas de problème. En revanche pour les autres, mieux vaut transmettre l’information, car cela donne à l’autre la liberté de se sentir impliqué. Si on tait trop de choses, on n’est plus en phase.

 

Comment gérer le partage des tâches domestiques et les décisions familiales dans ce cadre ?


On va réinventer les rôles en en parlant ensemble. Par exemple, le conjoint qui part peut gérer des tâches à distance, comme répondre aux mails administratifs, gérer les comptes et les impôts, ou encore préparer les vacances. Ce n’est pas le moment de lancer de grands chantiers dans la maison. De même, les décisions familiales doivent être prises à deux. Sinon, l’autre risque de se sentir exclu.

 

Comment vivre la sexualité quand on est séparé physiquement ?


Pour qu’il y ait une relation sexuelle, il faut d’abord qu’il y ait une intimité. S’il y a des tensions, l’intimité ne va pas se faire. Il est également bénéfique de parler pendant la séparation de la façon dont chacun gère le manque et le désir. Comme dans les autres domaines, en cas de séparation géographique, il faut réorganiser son mode de fonctionnement, être à l’écoute des besoins de chacun et communiquer. 
Propos recueillis par Solange Pinilla

 

 

Témoignages : Charlotte et Simon, mariés depuis 11 ans

 

« Pendant les missions de plusieurs mois de mon mari, en plus des appels sur Skype ou WhatsApp, le meilleur moyen de communiquer reste pour moi les lettres manuscrites. Quand je vois une lettre avec son écriture dans la boîte aux lettres, quel bonheur ! C’est une lettre que je vais savourer au calme pour mieux m’en imprégner, verser une larme et la relire quand j’ai un coup de mou. Le tas de toutes ces lettres que nous gardons année après année nous fait dire que notre amour est plus fort que la séparation !


Au retour de la dernière Opex, nous nous sommes retrouvés tous les 4 - et demi, j’étais enceinte de presque 7 mois - et j’ai eu la sensation de m’être faite voler mes retrouvailles avec mon mari, par mes enfants qui - c’est bien normal - n’ont plus lâché leur papa... Cela m’a fait comprendre qu’il fallait que je retrouve mon mari seule à seul avant que les enfants le voient. J’avais besoin de pouvoir à nouveau m’abandonner complètement dans ses bras et craquer sous le coup de l’émotion, de lâcher prise après ces longs mois de séparation, pendant lesquels je suis à la fois Maman et Papa.

 

Nous en avons parlé et nous avons en effet organisé son prochain retour ainsi ; j’irai le chercher seule à l’aéroport, et ensuite il y aura les retrouvailles avec les garçons. Puis dans les semaines ou mois qui suivent une Opex, nous nous faisons un voyage en amoureux, nécessaire pour notre couple ; bien sûr, chacun fait selon ses besoins et moyens. »

 

Camille et Benoît, mariés depuis 5 ans

 

« Le conjoint qui part doit aussi faire attention à garder un contact avec le quotidien de la famille : demander de vraies nouvelles, s’intéresser aux petits détails même peu passionnants, afin de ne pas trop s’éloigner et de ne pas amplifier la coupure. Cela facilite à mon sens le retour au quotidien si l’on a suivi celui-ci tout du long de l’absence - dans la mesure du possible évidemment. WhatsApp - ou une messagerie instantanée équivalente - permet de partager sans attendre les bons mots, les bêtises, les petits instants volés, avant de les oublier ou de prendre trop de recul. »

 

 

Lire le reste de Zélie n°42 - Juin 2019

 

Crédit photo : Pixabay License

 

Please reload

Derniers articles

16/06/2020

Please reload

  • Facebook
  • Instagram
  • Podcast Soundcloud

© 2015-2020 By Magazine Zélie