Les saisons de la vie

22/4/2019

 

 

De la conception à l’éternité, la vie humaine est une succession d’étapes où chaque saison comporte ses richesses et ses défis. Un fabuleux voyage où tout est occasion de croissance.

 

 

Le jour où un cheveu blanc a brillé dans notre chevelure est-il déjà arrivé ? à ce moment-là, nous avons pu être saisis d’un vertige : « Je vieillis ! Je vais vraiment mourir un jour ». Mais la vulnérabilité n’est pas le propre de la vieillesse ; l’enfance est aussi une période où l’on a besoin des autres pour survivre et pour vivre. Et ceci à tous les âges de la vie. Ces passages sont autant d’étapes du développement psycho-affectif mais aussi de la croissance spirituelle. 


Nous allons voir quelles sont les étapes de la vie grâce au modèle développé par le Père Alain Ransay, prêtre du diocèse de la Martinique, évoqué dans S’épanouir malgré les blessures. La vie humaine en dix étapes (éditions Saint-Paul). Il s’inspire des « huit stades du développement humain » du psychologue Erik Erikson - auxquels il ajoute l’étape intra-utérine et l’éternité -, et d’ouvrages des frères jésuites Matthew et Dennis Linn, ainsi que ceux d’Evelyn et James Whitehead, respectivement psychologue et théologien catholiques américains.


Pour Alain Ransay, les étapes de la vie sont « comme dans un bouton de rose, des couches successives, si bien qu’elles restent présentes même quand elles sont recouvertes par les couches suivantes, en même temps ». Bien sûr, ces étapes ne sont pas des cases rigides. Prêts pour le grand voyage de la vie ?

 

Printemps    

 

Première étape : non pas la naissance, mais la conception ! D’ailleurs, si nous sommes nés avant un 1er octobre, il est probable que notre vie commence en réalité l’année civile précédant notre naissance... Pendant toute la période intra-utérine, l’enfant non seulement absorbe la plupart des émotions de sa mère, mais il a « ce qu’on peut appeler une « conscience d’amour », c’est-à-dire la capacité de se savoir aimé et désiré ou, au contraire, il est en mesure de comprendre qu’il ne l’est pas », souligne Alain Ransay. Il  cite des témoignages de personnes qui ont failli être avortées et eu par la suite des pulsions suicidaires. « La disjonction de la vie et de l’amour peut conduire l’enfant à un choix de mort comme si, pour lui, la vie ne valait pas la peine d’être vécue sans l’amour. » 

 

A l’inverse, la conscience d’amour, qu’évoque aussi Bernadette Lemoine dans Maman, ne me quitte pas ! (éditions Saint-Paul) permet à l’enfant d’appréhender le monde par le mode de l’amour, alors même que sa conscience rationnelle n’est pas encore développée. 

 

De sa naissance à ses 18 mois environ, le bébé expérimente la confiance, comme le souligne Erik Erikson. à commencer par la naissance : celle-ci est un passage qui l’amène d’un milieu aquatique à un milieu aérien, le faisant passer du seul monde connu de lui, à l’inconnu. En ce sens, la naissance est parfois considérée comme une « petite mort ». Les premiers contacts de l’enfant avec sa mère et son père sont déterminants. « Le toucher est lié à la confiance » souligne Alain Ransay. En effet, le toucher affectueux provoque une sécrétion d’ocytocine qui est responsable du comportement de confiance et d’empathie. à l’inverse, un enfant peu porté ou qu’on laisse pleurer longtemps vivra dans un sentiment d’insécurité. 

 

C’est aussi dans cette période que continue de se développer le système d’attachement, qui fait que l’enfant va se sentir en sécurité même quand il est séparé de ses parents, car la séparation n’a pas été trop précoce, ni trop longue ou non verbalisée (lire aussi « Sur le chemin de la maturité affective », Zélie n°28)


Pour Alain Ransay, au niveau spirituel, « les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité n’auront aucune difficulté à se greffer sur la confiance fondamentale » ; mais si l’enfant n’a pas suffisamment fait l’expérience de la tendresse et reste dans une posture méfiante, il aura peut-être plus de difficultés à se représenter et se relier à un Dieu aimant, bon et bienveillant.

 

De ses 18 mois à ses 3 ans environ, l’enfant s’exprime par des mots et s’affirme de plus en plus, quitte à prendre le contre-pied de son entourage : c’est la période du « non ». Pour Alain Ransay, l’enjeu psychoaffectif de cette étape est l’éducation progressive à la liberté. Celle-ci consiste « à enlever progressivement les étayages qui la soutiennent depuis la naissance jusqu’à ce qu’elle puisse tenir debout toute seule ». Aider l’enfant dans son individuation et son autonomie – on pense au fameux « Aide-moi à faire seul » de Maria Montessori – est crucial. « Si cette autonomie n’est pas en place parce que cette étape a été court-circuitée par une éducation trop rigide ou un contexte traumatisant, on ne sera pas surpris que les personnes concernées cherchent à adosser leurs volontés à d’autres plus fermes » évoque Alain Ransay. Ces personnes vont développer un sentiment de doute et de honte.


Après la petite enfance, c’est « l’âge du jeu » de 3 à 6 ans. Erik Erikson affirme en effet dans Enfance et société  : « Je propose la théorie que le jeu de l’enfant est la forme infantile de la capacité humaine d’expérimenter en créant des situations modèles, et de maîtriser la réalité en expérimentant et en prévoyant ». C’est l’étape de l’initiative et du risque. Mieux vaut alors que l’enfant soit accompagné et non pas entravé dans ses initiatives : « L’enfant, à ce stade, ne fait pas de différence entre ses actes et lui-même, évoque Alain Ransay. Du coup, si ce qu’il fait est toujours considéré comme mal, il risque de se croire mauvais lui-même. » 

 

Puis de 6 à 12 ans environ se développe le sentiment de la compétence. Celui-ci se joue particulièrement à l’école, mais aussi dans d’éventuelles comparaisons au sein de la fratrie. Un complexe d’infériorité peut naître pendant cette période. Celle-ci est notamment décisive car « il y va de notre façon d’habiter ce monde : ou nous en serons des acteurs, capables de le transformer, ou bien des spectateurs, incapables de peser sur le cours des choses », pour Alain Ransay. Comme dans les deux périodes précédentes, la liberté va permettre de développer les vertus de volonté, de courage et de détermination.


Vient le temps de l’adolescence, délicate période de transition entre l’enfance et l’âge adulte. Pour Erikson, l’enjeu majeur est celui de l’identité. L’adolescent vit des changements corporels et a tendance à remettre en cause ses connaissances et compétences. Son identité sociale est encore en devenir et il est plus influençable et plus vulnérable aux blessures qui peuvent arriver, comme un chagrin amoureux ou un échec scolaire. « Lorsque le sujet ne parvient pas à poser son identité, il en résulte une confusion intérieure difficile à vivre » rappelle Alain Ransay, qui présente l’adolescence comme « une reprise de l’étape de l’autonomie, mais enrichie des étapes ultérieures de l’initiative et de la compétence ». Entrer en possession de soi-même permet d’entrer dans l’étape suivante, celle de l’intimité. 

 

Le jeune adulte, de 21 à 35 ans environ, pour pouvoir entrer dans l’étape du don de soi, va devoir solder les comptes des étapes précédentes. « Si la personne met au passif les offenses reçues, si elle ne pardonne pas les erreurs commises par ses parents, les autres adultes qui ont eu autorité sur elle ou d’autres proches, elle va grever sa vie d’adulte d’un poids qui va entraver son épanouissement », raconte Alain Ransay. Les thérapeutes de couple observent que bien souvent, les difficultés conjugales ne sont que la conséquence des blessures de l’un ou des deux conjoints. Le jeune adulte est invité à saisir l’occasion d’effectuer par exemple une psychothérapie ou une thérapie par l’art, ou encore de traverser le laborieux chemin du pardon (lire « Être heureuse malgré les blessures », Zélie n°31).


Cette étape est celle de l’intimité au sens large, c’est-à-dire des « énergies qui permettent à une personne de partager profondément avec une autre » – selon Evelyn et James Whitehead –, dans les relations : amitié, amour, collaboration professionnelle, vie communautaire... La question est donc : « Suis-je assez sûr de moi-même et assez confiant en mes possibilités pour courir le risque d’être influencé par ces relations étroites avec quelqu’un d’autre ? »


Pour Alain Ransay, cette étape souligne que nous sommes des être relationnels, faits pour la communion : « Les étapes suivantes n’auront qu’à déployer et approfondir cette capacité. Remarquons que le Christ, vrai Dieu mais vrai homme dans la foi chrétienne, achèvera son parcours terrestre au niveau de cette étape. Ce qui confirme bien pour nous, les croyants, qu’elle est effectivement un sommet ».


Été

 

L’adulte atteint maintenant sa maturité, période qui va de 35 à 65 ans environ. En même temps, il traverse souvent un retour sur soi, la fameuse « crise de milieu de vie », où il se rend compte qu’il n’a pas forcément réalisé les rêves infinis de l’adolescence. Il a du mal à accepter les limitations de sa vie. « J’ai donné pas mal d’enseignements sur cette période en tant que jeune prêtre et, quand j’ai eu moi-même à l’affronter, j’ai vu que ce n’était vraiment pas une sinécure, raconte le Alain Ransay, qui a 57 ans. Mais si Dieu le permet, c’est pour que nous puissions accéder à une plus grande maturité et une plus grande fécondité en ayant accepté les limites de notre vie, de notre vocation, de notre intelligence et de notre physique. » 


Alain Ransay, alors curé de paroisse, avait été appelé à l’archevêché comme chancelier et économe diocésain, ce qui a été pour lui l’expérience d’une perte importante relative à son identité. Alors qu’il s’était toujours vu curé et évangélisateur, il s’est demandé si cet appel était une sanction... « Ma crise a duré une bonne partie de mon ministère à l’archevêché, c’était le temps qu’il me fallait pour que je comprenne que j’avais donné ma vie pour le meilleur et pour le pire, d’une part, et que, d’autre part, les fruits de mon ministère dépendaient plus de mon attitude intérieure que de mes actions. Inutile de dire que, dans cette période, les tentations remettant en cause le célibat ont plus d’écho. » 


Par ailleurs, pour Evelyn et James Whitehead, l’adulte en milieu de vie fait aussi face au défi de rééquilibrer les polarités suivantes : jeune et vieux – il doit accepter de perdre certaines qualités liées à la jeunesse, comme la force physique ou certains codes vestimentaires marqués « jeune » – ; créatif et destructif – il est parfois tenté de détruire tout ce qu’il a réalisé, parce que certaines blessures n’ont pas été guéries – ; masculin et féminin – par exemple, un homme va davantage accepter le féminin en lui, et c’est ainsi que certains grands-pères sont beaucoup plus tendres avec leurs petits-enfants qu’ils ne l’ont été avec leurs enfants – ; enfin, attachement à ses activités et séparation, dans une réelle fécondité : mieux vaut ne pas s’accrocher à ses réalisations mais accepter de transmettre et de passer le relais aux plus jeunes, au lieu de considérer ceux-ci comme une menace.

 

Automne et hiver 

 

A partir de 65 ans, on est un « senior » et un peu plus tard, vers 75 ans, on commence souvent à perdre certaines facultés physiques ou intellectuelles. On voit également son statut social changer avec la mise à la retraite ; on peut également perdre son conjoint ou encore des amis, mais aussi devoir déménager dans un logement plus petit ou même en maison de retraite. Les défis sont donc nombreux, selon Evelyn et James Whitehead : établir un sentiment de valeur personnelle qui dépende moins de la productivité et du rôle social, mieux accepter sa propre existence et faire face aux diminutions et aux pertes consécutives au vieillissement. 


Erikson appelle cet âge celui de l’intégrité, c’est-à-dire la capacité à intégrer ce qu’on a appris, vécu, pardonné, transmis... « Si cela n’a pas été fait, on est comme un fruit qui pourrit au lieu de mûrir et qui devient immangeable pour les gens » déclare Alain Ransay. Marie de Hennezel, psychologue et auteur de La Mort intime, suggère dans Une vie pour se mettre au monde (Le Livre de Poche) que la démence observée chez certaines personnes âgées peut être liée à « un retour du refoulé ». Il n’est jamais trop tard pour travailler sur les blessures passées.


La vieillesse est un lieu privilégié où pourront se développer la sagesse, l’intériorité et l’émerveillement. C’est le temps de l’être, car on n’a plus grand-chose à prouver aux autres. « Une vie pleinement vécue jusqu’à son terme, travaillée, mûrie, ciselée par les pertes et les lâcher prise, traversée du souffle de la vie intérieure, est comparable à une œuvre d’art » écrit Marie de Hennezel. Elle cite Sœur Emmanuelle âgée qui disait : « Dans mon fauteuil, je ne peux plus rien faire mais je peux toujours sourire. Je peux toujours écouter. Je peux toujours diffuser ma présence aimante. Je peux toujours avoir cet élan du cœur. »

 

Enfin, la vieillesse est le moment de se préparer à l’ultime exode, à quitter sa terre pour le pays que Dieu nous a promis. Même si l’on vit un automne et un hiver physiques et intellectuels, on peut vivre un printemps spirituel, avec une capacité d’aimer encore enrichie. 

 

Printemps espéré

 

Telle une deuxième naissance, la mort projette l’être humain dans un monde plus lumineux et plus vaste. Si la personne refuse volontairement, par un péché mortel – non pardonné –, de se donner à l’amour divin pour lequel elle a été créée, elle ne connaîtra jamais l’intimité de communion avec Dieu et les autres. « Il sera pour l’éternité un damné, c’est-à-dire un séparé, une monade, donc un « mort » au sens spirituel » explique le Père Alain Ransay. En effet, l’enfer est le lieu propre à ceux qui ont refusé l’alliance, c’est-à-dire la dépendance librement choisie dans l’amour. 
Les êtres humains qui choisissent de se donner à l’amour mais doivent faire une « séance de rattrapage des vertus », selon la métaphore d’Alain Ransay, séjournent temporairement au purgatoire.


Enfin, celui qui répond pleinement à l’amour de Dieu parvient au Ciel. Pour le Père Alain Ransay, toutes les étapes terrestres psychoaffectives évoquées précédemment sont ainsi sublimées : la conscience d’amour, la confiance, l’autonomie, la liberté, la compétence, l’identité, l’intimité, la fécondité et la sagesse atteignent leur paroxysme. Les blessures sont guéries, et surtout, l’âme spirituelle entre dans la pleine communion amoureuse avec Dieu. Solange Pinilla

 

 

Lire le reste de Zélie n°40 - Avril 2019

 

Crédit photo © Vasyl/Adobe stock

 

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