L'art d'attendre

11/12/2018

 

 

Voici revenu l’Avent et, avec lui, l’attente de Noël. Dans notre société de consommation où l’idéal est celui de l’immédiateté et où, par exemple, des sites Internet cherchent à pouvoir livrer dans la journée, la tradition des cadeaux de Noël représente pour beaucoup, et notamment pour les plus jeunes, l’une des dernières occasions d’attendre avant de recevoir.


En effet, obtenir tout et tout de suite ne constitue pas un idéal ! Cela ne semble en tout cas pas correspondre à la pédagogie de Dieu. Combien de millénaires l’humanité a-t-elle dû patienter avant d’accueillir le Sauveur promis ? D’ailleurs, se rend-on toujours compte de la valeur d’un bien obtenu sans délai ? Au contraire, l’attente peut faire croître le désir tant que le bien espéré n’est pas possédé, puis la joie une fois celui-ci acquis. De façon plus générale, le temps est clairement un paramètre de notre psychisme.

 

De plus, s’il fait partie de notre nature humaine, le temps s’invite jusque dans les questions les plus importantes. Contrairement aux anges qui ont pu choisir Dieu par un seul acte, discernant d’emblée toutes les conséquences de leur unique décision, l’être humain est immergé dans la matière et donc dans le temps. Nos vies sont émaillées de multiples oui et non plus ou moins grands. L’affermissement de notre oui à la vérité, à l’amour, à la beauté – à Dieu – ne se fait pas en un jour : la vertu grandit avec la répétition des actes. On n’interprète pas les Mazurkas  de Chopin à la seconde leçon de piano. Le sculpteur ne parvient pas immédiatement à copier les sculptures romanes de marbre rose qu’abrite le prieuré de Serrabone dans les Pyrénées. De même, il faut des années pour enraciner notre oui au Seigneur. 


Le résultat vaut la peine : en prenant de bonnes habitudes, il devient de plus en plus difficile de commettre une faute grave. Il en est de notre cœur comme de ce kersanton affectionné en Bretagne, une pierre facile à travailler au début puis durcissant à l’air… Bien sûr, la liberté demeure et le rôle de la grâce est capital, mais le chrétien ne sous-estime pas la force de l’habitude causée par des décisions passées.

 

Nous avons donc généralement quelques décennies pour manœuvrer le gouvernail de notre vie terrestre, l’heure de notre mort déterminant notre éternité. A cette date qui nous demeure inconnue, nous serons stabilisés dans l’état où nous nous trouverons. De là vient la parole du Maître : « Veillez donc, car vous ne savez pas quel jour votre Seigneur vient. Comprenez-le bien : si le maître de maison avait su à quelle heure de la nuit le voleur viendrait, il aurait veillé et n’aurait pas laissé percer le mur de sa maison. Tenez-vous donc prêts, vous aussi : c’est à l’heure où vous n’y penserez pas que le Fils de l’homme viendra » (Matthieu 24, 42-44).

 

Une tradition chrétienne consiste d’ailleurs à prier pour notre « persévérance finale » : il s’agit, à la fin de notre pèlerinage terrestre, d’être trouvé dans l’état de grâce, d’amitié avec le Seigneur.


Nous l’avons compris : ces derniers moments ne s’improvisent pas et toute la vie nous prépare à la rencontre décisive avec le Créateur. Par nos actes, nous attendons ou non l’« heure de Dieu ». 


Faisons toutefois un pas de plus. C’est une conviction certaine que la vie spirituelle passe par des étapes et que, là encore, il n’est pas possible de tout obtenir tout de suite. Si l’âme vit notamment une phase par laquelle elle fait grandir sa résolution de s’éloigner des fautes graves, elle peut encore être appelée à se détacher de ce qui, dans les affections légitimes, n’est pas assez compatible avec l’envol spirituel. Cette purification infiniment délicate par laquelle tous nos amours prennent pour horizon le Royaume de Dieu ne se réalise pas en un jour.


A un autre niveau, la pratique de l’Eglise à l’égard de ceux qui se destinent à la vie consacrée est éloquente. Les périodes de probation et de formation – qui n’est pas qu’intellectuelle – restent une étape nécessaire sans laquelle l’âme risque de se brûler les ailes. Il faut environ sept ans avant l’ordination sacerdotale. Les communautés religieuses ménagent également des temps spécifiques sous la houlette d’une âme expérimentée : postulat, noviciat, années avant les vœux solennels. Décidément, rien ne s’improvise. Jésus lui-même a voulu montrer l’importance des temps de préparation dans le silence en restant trente ans dans l’atelier de Nazareth.

 

S’agit-il alors d’attendre passivement que vienne le temps du don de Dieu ? Certainement pas ! Les tonneaux où vieillissent lentement les grands vins sont le lieu d’une activité essentielle, l’oxydation qui favorise les liaisons chimiques. De la même manière, dans la vie spirituelle, attente n’est pas inactivité. Bien réaliser nos tâches de chaque jour participe à notre formation intérieure : le souffle de l’Esprit-Saint peut alors plus facilement nous rejoindre, harmonisant notre être, afin que, le moment venu, nous puissions être autant que possible à la hauteur des espérances de Dieu.

 

L’esprit de prière et d’offrande joyeuse, le devoir d’état joint à l’observation des commandements – l’humble quotidien à première vue sans gloire – reste donc la voie royale pour préparer les chemins du Seigneur. Concrètement, c’est maintenant que Dieu nous attend ! Abbé Vincent Pinilla, Fraternité Saint Thomas Becket

 

Lire le reste de Zélie n°36 - Décembre 2018

 

Photo Pxhere.com CC

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