Psy, spi : se faire accompagner

10/1/2018

 

Tandis que la psychothérapie vise un meilleur équilibre entre le corps et le psychique, l’accompagnement spirituel poursuit la sainteté. Ces deux types de parcours sont au service de la personne humaine et, à ce titre, complémentaires.

 

 

« Tu ne vas pas bien en ce moment ? Allez, une confession et ça repart ! » La confusion entre le psychologique et le spirituel subsiste chez certains chrétiens, un peu méfiants envers les psychologues. « Il arrive même parfois que des personnes formulent une demande d’accompagnement spirituel pour éviter une démarche psychologique » témoigne dans son livre Accompagner l’Homme blessé (DDB) le groupe de Fontenelle, composé de praticiens chrétiens de l’accompagnement – coachs, psychothérapeutes et accompagnateurs spirituels, dont Mgr Pascal Roland, évêque de Belley-Ars, le Père Jean-Charles Nault, abbé de Saint-Wandrille, Luc Fossey, psychologue clinicien, ou encore Sandrine Salaün, coach. 
 

Il est vrai que l’accompagnement spirituel a certaines ressemblances avec celui d’un psychologue. C’est notamment dans les attitudes communes de l’accompagnant que le groupe de Fontenelle a identifié des points de convergence : « l’accueil inconditionnel, la bienveillance », « la confidentialité », « l’écoute active », « respecter chaque personne », « rester humble » ou encore « garder un regard d’espérance ». Le simple fait d’être écouté sans jugement a déjà une dimension thérapeutique.
 

Pour bien comprendre le sens de l’accompagnement, qu’il soit psy ou spi, il faut revenir à la vision chrétienne de la personne humaine. Créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, celle-ci est composée de plusieurs dimensions. La terminologie binaire – corps et âme spirituelle – est la plus habituelle, soulignant combien la dimension matérielle et la dimension spirituelle ne constituent pas deux, mais une seule nature.

 

Saint Paul évoque quant à lui une triple réalité, permettant des distinctions utiles : « Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre être tout entier, l’esprit, l’âme et le corps, soit gardé sans reproche pour la venue de notre Seigneur Jésus-Christ. » (1 Th 5, 23)

 

Le groupe de Fontenelle  rappelle que le « corps » (sôma en grec ou corpus en latin) représente la part matérielle de la personne. L’« âme » (psyché en grec ou anima en latin) concerne la dimension psychique de la personne – et non spirituelle, comme on pourrait le croire au premier abord ; elle est le lieu de l’intériorité et se définit par les facultés psychologiques qui la composent : l’intelligence, la mémoire, la volonté, l’imagination. Enfin l’« esprit » (pneuma en grec, spiritus en latin) représente la dimension spirituelle de la personne, c’est-à-dire ce qui concerne la relation à Dieu.
 

Le groupe de Fontenelle précise également que la personne humaine est vulnérable et marquée par le péché ; elle est un être de relation, en devenir, unifié et libre. « L’homme est un être indissociablement spirituel, psychique et charnel, soulignent les auteurs. C’est un tout. Ce qui touche à l’une des dimensions atteint l’ensemble de la personne. »

 

Dès lors, chaque type d’accompagnement, notamment psychologique et spirituel, a sa spécificité. L’accompagnement psychologique vise à retrouver un certain bien-être dans l’équilibre entre le corps et le psychisme, en travaillant sur les blessures et les émotions. « On peut consulter un psychologue en cas de souffrance, de mal-être, quand on perd le sommeil ou l’appétit, quand le repos ne suffit plus ; ou encore quand des pensées ou des rêves reviennent de façon obsédante » explique Bénédicte Sillon, psychologue clinicienne. Ces souffrances psychiques et physiques peuvent trouver leur source dans des blessures, des violences ou encore des deuils mal résolus qui peuvent, grâce à des psychothérapies, être identifiés et cicatrisés.
 

Plusieurs types d’accompagnants existent : le psychiatre, qui est médecin et peut prescrire des médicaments ; le psychologue clinicien qui a une formation universitaire ou de l’École de psychologues praticiens ; le psychothérapeute, formé à une thérapie spécifique, mais dont l’appellation est maintenant protégée – il doit avoir eu une formation universitaire ; le psychopraticien est aujourd’hui celui qui n’est ni psychologue clinicien, ni psychothérapeute.

 

Cet accompagnement est payant, et remboursé par certaines mutuelles – et par l’assurance maladie pour le psychiatre. On parle de rendez-vous avec le médecin, d’entretien avec le psychologue ou de séance avec le thérapeute ou le psychologue-thérapeute. 
 

Il existe deux sortes de processus thérapeutiques, comme le souligne Alain-Joseph Setton dans Le coaching biblique (Salvator) : d’une part, les « thérapies brèves », comme la Gestalt-thérapie, l’EMDR, l’EFT ou de nombreuses autres. D’autre part, la psychothérapie analytique, inspirée par la psychanalyse formalisée par Freud ; même si la doctrine de Freud est incompatible de l’anthropologie chréienne, sa méthode est intéressante car elle invite à une introspection en profondeur, pour revisiter son histoire, mieux cerner les rôles joués par ses figures parentales et comprendre l’impact de ses expériences fondatrices. « Dans la pratique, ces deux types d’approches thérapeutiques sont combinées selon la demande du patient, la sensibilité et l’expérience du thérapeute » précise Alain-Joseph Setton.
 

Comment choisir son accompagnant psy ? Bénédicte Sillon distingue des critères objectifs et subjectifs. D’une part, mieux vaut choisir quelqu’un près de chez soi ; il faut examiner son appellation (psychologue clinicien, psychothérapeute), comment il se présente, quel est son parcours, sa formation – à certaines thérapies par exemple –, son diplôme, ses tarifs, comment il travaille... « Le discours doit être clair, simple, transparent, souligne Bénédicte Sillon. Aller voir un, deux, voire trois psychologues au départ permet de faire son choix. »

 

Des critères plus subjectifs sont à prendre en compte, comme le contact qui va déterminer la qualité de l’alliance thérapeutique, c’est-à-dire la collaboration entre accompagnant et accompagné. Celui-ci doit se sentir écouté, en confiance et respecté. C’est pourquoi un psy qui convient à un ami ne le sera peut-être pas pour soi. 
 

Par ailleurs, une alliance thérapeutique qui ne fonctionne pas peut entraver l’efficacité de la thérapie. La qualité de relation est aussi à surveiller afin de rester vigilant vis-à-vis d’un thérapeute qui ne respecterait pas les protections du patient et manquerait de délicatesse vis-à-vis des blessures de ce dernier. Il faut garder la même attention dans les cas rares mais malheureusement existants de manipulation de la part du thérapeute – par exemple si celui-ci induit de faux souvenirs –, ou si l’on constate sa volonté de couper volontairement la personne de son environnement familial, comme le souligne Bénédicte Sillon.
 

S’il n’est pas indispensable de travailler avec un psychologue chrétien qui comprenne le référentiel de foi, cela peut être un bénéfice supplémentaire, « un confort, voire une nécessité » selon Bénédicte Sillon ; elle avertit néanmoins que « ce n’est pas parce qu’il est chrétien qu’il est automatiquement un bon professionnel ». Pour trouver un psychologue chrétien, on peut demander conseil aux prêtres de sa paroisse. Si le psy n’est pas chrétien, observer sa réaction lorsque l’on parle de sa foi est une bon test pour savoir s’il acceptera son patient dans toutes ses composantes.

 

Par ailleurs, il existe un parcours psychothérapeutique, « Grandir en dix étapes » (GEDE), réalisé lors de sessions d’une semaine par des praticiens chrétiens. De fait, il est tout à fait possible de suivre une psychothérapie sans ignorer la dimension spirituelle de la personne.
 

« Faire une psychothérapie permet de mieux connaître ses forces, ses faiblesses et ses mécanismes de défense, d’apprivoiser ses peurs, de guérir de ses blessures et de rouvrir ce qui était fermé, affirme Bénédicte Sillon. Cela permet de mieux piloter sa vie. »
 

Il faut également noter que tout psychologue est supervisé, c’est-à-dire lui-même suivi par un psy. Cela lui permet de mettre à distance ses propres blessures qui pourraient resurgir et parasiter les échanges avec ses patients ; c’est ce qu’on appelle le contre-transfert, symétriquement au transfert qui est l’émergence des affects chez la patient lors de la thérapie.

 

L’accompagnement spirituel suit une perspective différente. Son objet est « un discernement spirituel pour découvrir l’action de Dieu dans nos vies et y adhérer, afin de grandir en liberté intérieure, selon le groupe de Fontenelle dans Accompagner l’homme blessé. L’accompagnement spi ne vise pas un bien-être ni une guérison des blessures, même s’il ne néglige pas ces aspects, mais il vise la sainteté, qui est la perfection de l’amour ». Pour gravir les sommets de la sainteté, mieux vaut en effet avoir quelqu’un de plus expérimenté avec soi, de la même façon que Jésus parlait avec les disciples sur le chemin d’Emmaüs (photo ci-dessous).

 

 

Jusqu’aux années 1970 - et parfois également aujourd’hui -, on utilisait le terme de « direction spirituelle ». Actuellement, on parle plutôt d’accompagnement. « Le guide spirituel ne prend pas de décision à ma place, mais il m’aide à voir comment agit le seul véritable guide : l’Esprit-Saint » soulignent les prêtres du Padreblog sur leur site. Ils précisent : « L’accompagnateur spirituel me donne des raisons objectives de choisir mais je reste le seul maître de mes décisions : ce n’est pas un gourou ! En ce sens, dire « Mon père spi m’interdit de... » ou « Mon père spi ne veut pas que... » serait contraire à l’esprit de l’accompagnement. » 
 

Cependant dans certains cas complexes, comme ceux des personnes trop scrupuleuses, l’accompagnant peut être un peu plus directif.
 

Il existe plusieurs types d’accompagnement : un conseil ponctuel ; l’accompagnement pour un temps déterminé, par exemple dans le cadre d’une retraite, ou bien dans le cadre du ministère du prêtre ; ou l’accompagnement de longue durée, qui peut être réalisé par un prêtre, un diacre, une personne consacrée ou un laïc formé et missionné par l’église. L’accompagnement est gratuit ; on parle d’« entretien » ou de « rencontre ». L’accompagnateur spirituel est lui-même accompagné ;  même le pape l’est !
 

Afin de choisir son accompagnateur spirituel, mieux vaut une personne « ayant déjà choisi son état de vie », avec qui l’on se sent à l’aise, que l’on respecte sans être intimidé et dont on estime l’avis même lorsqu’il est différent du sien, selon le Padreblog.
 

Pour certaines personnes, leur accompagnateur sera leur confesseur ; pour d’autres, pas forcément. On peut en effet distinguer les questions qui relèvent des péchés de celles qui concernent l’expérience spirituelle. Les entretiens ont lieu en général une fois par mois ; ils permettent d’évoquer ce que le fidèle vit pendant cette période sous un angle spirituel, de répondre à ses questions, ou bien d’évoquer un thème particulier comme la prière, la vie sacramentelle, le travail, les relations humaines ou encore la vocation. L’accompagnateur peut conseiller des lectures.
 

La famille ignatienne, sur la base des Exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola, a un charisme particulier d’accompagnement spirituel, tout comme le Carmel.

 

Bien que distincts et poursuivant des buts différents, les accompagnements psychologiques et spirituels sont au service de la personne et peuvent dialoguer et se renvoyer l’un à l’autre leurs spécificités. L’Eglise s’efforce de lutter contre la confusion entre le psychologique et le spirituel. Par exemple, les Carmes de Toulouse indiquent en ce qui les concerne : « L’accompagnement aborde les problématiques tant humaines que spirituelles. Celles-ci ne sont pas cloisonnées, tant il est vrai que l’expérience de Dieu est en prise directe sur nos histoires, sur notre psychisme chargé de joies et de peines, d’atouts et de fragilités. Néanmoins, l’accompagnateur n’est pas un thérapeute. Il n’a pas reçu la formation pour cela et tel n’est pas son champ d’investigation. » 
 

De même, en 2017, les sessions Agapè organisées par la Communauté des Béatitudes, qui proposaient une relecture de vie du stade fœtal à l’âge adulte en vue de se laisser guérir par l’amour de Dieu, ont fait l’objet d’une restructuration de la part de l’évêque du Puy-en-Velay. « Il faut encore approfondir les intuitions de départ de l’Agapè, en travaillant à bien distinguer les domaines psychique et spirituel, avait expliqué celui-ci en juin 2016 à La Croix. Bien sûr, il y a des incidences psychologiques, mais la proposition de l’Agapè est avant tout d’ordre spirituel. Quand des personnes portent des souffrances lourdes, il faut les inviter à entreprendre un travail proprement psychothérapeutique. »

 

En août 2017, les sessions restructurées, avec moins de psychologique et plus de biblique notamment, ont rouvert sous un nouveau nom, Agapè Notre-Dame du Puy ; elles sont maintenant reconnues comme association publique de fidèles, placée sous l’autorité de l’évêque du Puy-en-Velay, Mgr Luc Crépy.
 

A l’inverse, il arrive trop souvent dans notre société sécularisée que le psychologique ait totalement éclipsé le spirituel. « Un des drames de l’homme « moderne » est de rester identifié à l’âme, donc à sa psyché, en oubliant qu’il est aussi un temple de l’Esprit, raconte Alain-Joseph Setton. Il demeure alors dans l’horizontalité de son existence et risque de passer à côté de l’essentiel, à savoir sa vie spirituelle. »

 

On peut en effet noter que l’on peut devenir saint sans avoir forcément guéri ses blessures psychiques – et heureusement ! De ce fait, si l’on devait choisir un seul type d’accompagnement, mieux vaudrait privilégier le spirituel, pour le salut de notre âme. Cependant, apprivoiser ses peurs grâce à une psychothérapie peut également aider à grandir en liberté et donc en amour. Par exemple, ne pas projeter sur ses enfants les souffrances et les besoins éprouvés pendant sa propre enfance permet de les aimer de manière plus ajustée, selon leurs besoins propres.
 

La grande question à la frontière du psychologique et du spirituel est celle du pardon. En effet, il arrive que dans une démarche de pardon, une personne qui a été blessée profondément – par exemple, ayant été victime de violence –, doive aussi désinfecter sa blessure personnelle. Si elle n’a pas d’abord reconnu cette blessure, parfois très enfouie, ni pu en parler avec une personne bienveillante, fait le deuil de ce qu’elle a perdu, ni validé les sentiments de colère et de vengeance qui sont en elle, l’abcès restera infecté en profondeur. Il est difficile de faire la paix en soi et d’accueillir ce qui vient dans sa vie si l’on reste dans la colère.

 

Ce long travail qu’est le chemin du pardon peut donc être réalisé à l’aide d’un accompagnement psychologique. Le fait de pardonner, qui n’est pas l’oubli, est alors demandé à Dieu, afin de reconnaître l’humanité de l’autre par-dessus l’offense.
 

Un écueil important à éviter dans le travail psychologique serait en effet de se centrer sur une attitude de victime, de se réduire à celle-ci. D’une part, on peut avoir une part de responsabilité – par exemple dans un problème de couple. D’autre part, « il faut insister sur le risque d’enfermer la personne dans une attitude victimaire qui la déresponsabiliserait et l’entraverait dans sa croissance spirituelle, empêchant une véritable libération intérieure » comme le souligne le groupe de Fontenelle. Rester dans le rôle de la victime rendrait aussi difficile le fait de prendre sa place dans sa vie, dans sa famille et dans la société autrement qu’en réaction de défense ou d’agression.

 

Enfin, les accompagnements psychologique et spirituel peuvent être de véritables chemin de libération intérieure dans la mesure où nos blessures cicatrisées sont aussi des ouvertures. Le Christ, après sa résurrection, portait encore les stigmates de sa Passion. « Par ses blessures, nous sommes guéris » (Isaïe 53, 5). 
 

Au niveau psychique, nos blessures soignées peuvent être des lieux de fécondité ; une personne victime de violences luttera contre ces violences dans la société ; ou un couple ayant vécu une fausse couche accompagnera à son tour des couples confrontés à ce traumatisme...

 

« Nous n’avons pas à cacher nos blessures, ni à les étaler, mais à découvrir qu’elles nous aident à vivre dans l’humilité et la vérité, que Dieu se manifeste et se donne à nous à travers elles, affirme Jean Vanier dans son éclairant petit livre La dépression (éditions Le Livre ouvert). Nos blessures sont un appel pressant à vivre la communion avec Dieu et avec les autres. » De même à un niveau spirituel, « là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Romains 5, 20). Se faire accompagner peut ouvrir de nouveaux chemins de Vie. Solange Pinilla

 

Article paru dans Zélie n°26 (Janvier 2018)

 

Crédits photos : Tirachard Kumtanom/Pexels.com CC

Robert Zünd/Wikimedia commons CC

 

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