Simone Weil, une vie engagée

15/12/2017

 

De Simone Weil, on conserve une image floue. Fut-elle juive ou catholique ? Athée ou mystique ? Communiste ou traditionaliste ? Intellectuelle éthérée ou femme d'action et de terrain ? La vérité réside dans le fait que cette étoile filante de la pensée, née en 1909 à Paris dans une famille juive et bourgeoise, et morte en 1943 à Londres consumée par la tuberculose et les privations qu'elle s'imposait, était tout simplement inclassable, à la source d'une pensée et d'un engagement tout personnels.
 

Dès l'enfance, Simone Weil négligea son apparence. Jeune adulte, elle commença à laisser son corps et sa santé se dégrader, non pas seulement par mépris de celui-ci et désir de le dompter, mais aussi par esprit de compassion pour les miséreux. 
 

Khâgneuse puis normalienne au crépuscule des années 1920, elle milita auprès des milieux communistes, manifesta sa sympathie pour les ouvriers et fit état de son pacifisme au contact des cours du philosophe Alain. Cette intransigeance traduite par un verbe implacable et un regard de feu la firent détester de son administration, et craindre de certains de ses camarades.

 

Le début des années 1930 la vit nommer au lycée du Puy-en-Velay. Premier de sa liste de renoncements, elle aligna son salaire sur celui des instituteurs, distribuant le surplus aux nécessiteux et aux ouvriers. à cette même époque elle se lia avec les syndicalistes de la région. Mais elle était avant tout professeur. Ne comptant pas ses heures, elle menait ses élèves vers la quête de la vérité, et ouvrait leurs horizons à la littérature, notamment par l'apprentissage du grec, en plus de ses heures de service.
 

Cependant, l'enseignement ne comblait pas tout à fait Simone Weil. Désireuse de vivre au plus près des malheureux, elle obtint un congé de l'Instruction publique en juin 1934 et entra en usine chez Alstom en décembre. Jusqu'en août 1935, elle travailla dans plusieurs entreprises, dont Renault. Déjà détournée des mouvements communistes par l'exemple de la dictature en URSS, inquiète de la montée du nazisme et de l'adhésion du monde ouvrier à celui-ci, non convaincue par la lutte syndicale à cause des compromissions de ses chefs, elle voulait tâter la réalité de la vie des pauvres.

 

Elle en sortit anéantie. La vie d'usine broyait la liberté humaine, en faisait un auxiliaire de la machine. Et les camarades d'usines n’avaient aucune compassion pour les plus faibles d'entre eux. 
 

Écrivain déjà prolixe et connue des milieux intellectuels, elle quitta la France après son expérience ouvrière, pour un voyage en Espagne et au Portugal avec ses parents. Le 15 septembre 1935, au Portugal, au port de Povoa do Varzim, elle assista à la procession en l'honneur de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Ce fut sa première rencontre mystique avec Jésus-Christ, dont elle tira la conviction que le Christ est la Vérité et que le christianisme est par essence la religion des faibles et des esclaves.

 

Mais de retour à Paris, elle reprit son existence d'intellectuelle engagée. Lorsqu'en 1936 éclata la guerre civile espagnole, elle prit fait et cause pour les républicains et parvient à rejoindre un groupe anarchiste en Aragon. Le spectacle des horreurs commises par les deux camps la blessèrent. Elle, la pacifiste, se sentit complice de l'horreur. Blessée par une grave brûlure au pied, elle fut évacuée à Barcelone, récupérée par ses parents veillant de loin sur elle et rapatriée en France. 
 

Déçue par ce qu'elle avait découvert de l'homme, à l'usine et en Espagne, subissant des migraines interminables, elle prit un nouveau congé et partit en Suisse se soigner en clinique. Là, elle rencontra le jeune et facétieux Jean Posternak, qui lui fit découvrir la grâce de la musique de Bach et lui parla des merveilles artistiques de l'Italie. Elle souhaita comprendre les ressorts du fascisme. Posternak disposait d'un contact à Rome ; elle prit l'adresse et fila en Italie en mars 1937. Ce fut Milan, puis Florence, Rome enfin, avant de rentrer par Pérouse et Assise.

 

Conquise par ce pays, elle passa des heures à admirer les tableaux et les statues des palais italiens. Elle s'emplit l'esprit de l'atmosphère joyeuse et populeuse des villes qu'elle traversa. à Assise, introduite par un  franciscain dans l'église Santa Maria degli Angeli où le Poverello priait, elle eut sa deuxième expérience mystique. Une force irrésistible la fit mettre à genoux pour la première fois de sa vie. 
 

De retour en France, elle courut les offices à la recherche du chant grégorien. La certitude que le Christ est la Vérité se confirma. Deux Simone se distinguaient alors ; la militante pacifiste, qui salua les accords de Munich de 1938 – elle s'en repentira avec amertume en 1940 –, défendit l'égalité des droits dans les colonies et la justice pour les ouvriers en France ; et la mystique en recherche qui explorait les textes sacrés de toutes les religions présentes et passées. Son amour de la pensée grecque s'affirma dans cette recherche et vit dans le christianisme le parfait accomplissement de cette pensée sur l'homme et pour l'homme. 
 

La débâcle de 1940 fut un effondrement personnel. Jusqu'au bout, elle espéra une guérilla menée par tous contre les Allemands. Celle-ci ne vint pas. Retirée à Marseille avec ses parents, elle décida immédiatement d'entrer en résistance. Liée au couvent dominicain de Saint-Lazare, où elle rencontra le Père Perrin, elle devint boîte aux lettres d'un réseau de résistance et livreuse du journal clandestin Témoignage chrétien. Ses questionnements mystiques la poussèrent vers plusieurs figures ecclésiastiques. Ses conceptions intransigeantes et parfois hétérodoxes désarçonnèrent les prêtres auxquels elle se confia.

 

Les années marseillaises furent aussi celles de sa rencontre avec le philosophe Gustave Thibon, pour lequel elle devient ouvrière agricole, et auquel elle transmit ses cahiers avant de quitter la France en 1942. C'est à lui que nous devons la publication, en 1947, de l'ouvrage majeur de Simone Weil, composé par lui-même à partir des cahiers : La pesanteur et la grâce. On y lit par exemple : « Le beau est ce qu’on ne peut pas vouloir changer. » De 1940 à 1942, Simone décida de coucher par terre en solidarité avec les réfugiés et les prisonniers, et distribua ses tickets de rationnement aux internés annamites de Marseille. 
 

Un désir la tenaillait par ailleurs : se battre ! Elle rêva de s'engager, soit comme infirmière sur le front, soit parachutée derrière les lignes pour une mission de sacrifice. Après deux ans de démarches, elle obtint pour elle et ses parents un passage vers le Maroc, puis de là un visa pour les états-Unis. Elle entra en contact avec des cadres de la France libre, dont Maurice Schumann, et parvint à joindre le Royaume-Uni. Mais son état de délabrement physique lui interdit toute mission militaire.
 

Dans un bureau de la France libre, elle rédigea rapports et notes de synthèse, mais surtout son autre grand ouvrage, L'Enracinement. La maladie gagna chaque jour du terrain. Elle s’éteignit doucement, dans un sanatorium du Kent, en août 1943, affamée de l'eucharistie, mais sans jamais avoir osé franchir le pas du baptême. • Gabriel Privat

 

Article paru dans Zélie n°25 (Décembre 2017)

Crédit photo : Fotografo sconosciuto /Wikimedia commons CC

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