Le riche potentiel des enfants

11/11/2016

 

Caracolant dans les meilleures ventes de livres, Les lois naturelles de l’enfant de Céline Alvarez décrit une expérimentation passionnante menée durant trois ans dans une classe de maternelle de Gennevilliers. Le principe : respecter les extraordinaires dispositions des enfants mises en lumière par les neurosciences, en lien avec la pensée Montessori. Les résultats sont convaincants.

 


Alors qu’elle suscite le débat et inspire plus d’un millier d’enseignants grâce à son blog, Céline Alvarez (en photo ci-dessus) a mené avec succès une expérience en maternelle. Son intuition initiale : fonder une démarche pédagogique sur la connaissance du développement de l’enfant permettrait de réduire le taux d’échec scolaire et d’apprendre aux enfants à mieux vivre ensemble. 
 

En 2009, cette linguiste ayant grandi en Zep (zone d’éducation prioritaire) passe le concours de professeur des écoles. Elle obtient du ministère de l’éducation nationale une carte blanche pédagogique pour trois ans, de 2011 à 2014, à Gennevilliers (Hauts-de-Seine), en Zep et Plan violence, afin de montrer que l’expérience peut fonctionner en dehors des milieux favorisés. Un suivi scientifique est prévu afin d’évaluer les progrès des enfants.
 

« L’expérience démarra avec vingt-cinq enfants âgés de 3 et 4 ans (de première et de deuxième année de maternelle), raconte Céline Alvarez dans son livre. Nous disposions en grande partie de matériel didactique élaboré avec le Dr Séguin et le Dr Montessori, et j’avais pu réaménager la classe pour permettre la pleine autonomie des enfants : le matériel était placé à hauteur d’enfants, de sorte qu’ils puissent aisément l’utiliser et le ranger. »
 

Assistée par une ATSEM (Agent territorial spécialisé dans les écoles maternelles), Anna Bisch, elle a proposé aux enfants de nombreuses activités. La deuxième année, un troisième niveau de première année de maternelle s’est ajouté au groupe d’enfants initial. Cette diversité d’âges a été capitale selon Céline Alvarez, permettant aux plus grands d’initier avec fierté les plus petits, aux petits pleins d’admiration pour les grands de progresser plus rapidement, et au groupe d’acquérir une certaine autonomie, tout en évitant l’esprit de compétition. Selon Céline Alvarez, elle n’aurait jamais pu permettre seule les progrès de vingt-cinq à vingt-sept enfants sans ces interactions d’entraide. 
 

Ce système horizontal a aussi permis de ne pas proposer à l’enfant qu’une seule source d’absorption (l’instituteur), et à celui-ci de ne pas devoir tout porter. Céline Alvarez se chargeait néanmoins de fournir des repères clairs à l’enfant et faire cesser tout comportement non constructif dans la classe.

 

Une des clefs du message de cette institutrice est que le système scolaire actuel sous-estime le potentiel des enfants. En effet, les élèves de sa classe ont rattrapé leur retard et acquis pour la majorité une très grande avance sur ce qui est attendu pour leur niveau. Les enfants sont entrés dans la lecture dès 3 ou 4 ans et sont parvenus à faire des additions et même des divisions à 4 chiffres. Guidés vers l’autonomie, ils se sont lancés à eux-mêmes des défis impressionnants que n’auraient pas réalisés des élèves d’une classe traditionnelle, comme recopier un livre jeunesse en entier, apprendre tous les pays d’un continent ou réaliser des opérations mathématiques complexes. 
 

Ce grand enthousiasme est dû à la grande plasticité cérébrale de l’enfant, qui réalise des centaines de connexions neuronales par seconde : « Apprendre, pour lui, c’est comme respirer » souligne Céline Alvarez. Ainsi du point de vue du langage, l’institutrice a été très exigeante pour qu’ils parlassent avec justesse et précision, les invitant à reformuler lorsqu’ils tenaient un langage pauvre ou grossier. Les résultats ont été rapides : des parents ont raconté après quelques mois de classe seulement que leur fils était le seul à ne pas dire de gros mots à la maison, ou qu’il se fâchait lorsqu’un membre de la famille parlait de façon inadaptée.

 

Une des autres lois naturelles - c’est-à-dire scientifiquement prouvées - de l’apprentissage est la « guidance de l’autre », c’est-à-dire les interactions humaines individualisées. Les écrans par exemple ne permettent pas ces interactions et mettent le système attentionnel de l’enfant en état d’alerte. Un des enfants de la classe de Gennevilliers passait tous les matins trente minutes devant les dessins animés avant d’aller à l’école ; il était incapable de se concentrer pleinement plus de cinq secondes sur des activités, et donc d’apprendre. à la demande de l’institutrice,  les parents ont arrêté les écrans et les ont descendus à la cave ; après seulement trois semaines de sevrage, le garçon s’est apaisé progressivement, a pu développer ses capacités d’attention et entrer dans la lecture.

 

 

Concrètement, que faisaient les enfants pendant la journée ? Hormis des temps de regroupement collectif, l’institutrice et l’ATSEM présentaient des activités à un ou plusieurs élèves, chacun étant invité à en choisir une et à la réaliser de façon autonome. L’institutrice évaluait les enfants mais uniquement pour son information personnelle, afin de leur proposer les activités adéquates. Parmi celles-ci : affinement des perceptions sensorielles, manipulation de puzzles des continents et des pays, codage d’une petite mélodie avec une partition et des clochettes,  manipulation des solides géométriques, dénombrement et opérations à plusieurs chiffres grâce à du matériel dédié, apprentissage de la lecture basé sur les neurosciences et réalisé en partant des phonèmes (hors méthode globale ou syllabique). 
 

Des activités encore davantage en lien avec le réel étaient proposées : arroser les plantes ou faire le ménage par exemple. Céline Alvarez souligne que l’enfant s’intéresse au réel, à ce qui fait sens et qui est utile. Il a davantage envie d’aider ses parents dans les tâches quotidiennes que de faire un exercice de transvasement de haricots... à ce sujet, Céline Alvarez observe qu’ « il faut parfois trois années de maternelle à un jeune enfant pour apprendre vingt-six lettres, alors qu’il lui faut moins d’une semaine pour apprendre les vingt-neuf prénoms de sa classe » : l’enfant veut retenir ce qui est utile, et préfère connaître le son de la lettre afin d’apprendre à lire, plutôt que le nom de la lettre qui est arbitraire. 
 

Dans cette classe, prendre le temps de jouer librement, de ne rien faire et de rêvasser était possible – et même nécessaire à l’équilibre cérébral -, quand il ne s’agissait pas tout simplement pour les enfants de la classe trop tôt réveillés par leurs parents de rattraper un peu de sommeil en retard. Le sommeil a une importance capitale concernant l’intégration des apprentissages. « La journée se terminait en général par un moment de regroupement, lors duquel nous chantions, faisions de la relaxation ainsi que des exercices de méditation où les enfants apprenaient à être présents et à écouter, raconte Céline Alvarez. Les neurosciences indiquent aujourd’hui clairement à quel point ce genre de pratique permet de développer calme, confiance, sérénité, empathie, et, par voie de conséquence, altruisme et compassion. Alors, nous ne nous en privions pas. »

 

Un autre message marquant de Céline Alvarez concerne le développement des « compétences exécutives ». Celles-ci permettent à l’être humain d’être autonome et d’atteindre les objectifs qu’il se fixe de manière organisée, contrôlée et planifiée. Il s’agit de la mémoire de travail (garder une information en mémoire sur un temps court), du contrôle inhibiteur (se concentrer et inhiber les distractions) et de la flexibilité cognitive (détecter ses erreurs, les corriger et se montrer créatif).

 

C’est le fameux « test du chamallow », lors duquel on place un chamallow devant un enfant de 4 ans pendant quinze minutes, en lui disant avant de quitter la pièce : « Si tu ne manges pas le chamallow pendant mon absence, tu en auras un de plus à mon retour. » Ce test sur cinq cents enfants a montré que ceux qui avaient su se contrôler le plus sont aussi ceux qui par la suite géraient mieux leur stress, possédaient une meilleure estime d’eux-mêmes, s’exprimaient le mieux et entraient dans les meilleures universités. 
 

C’est pourquoi il est si important de respecter la volonté de l’enfant de faire seul – passer le balai, mettre ses chaussures, verser de l’eau dans une tasse, se moucher ou encore ouvrir la porte avec délicatesse -, après lui avoir montré silencieusement les bons gestes. Entre 3 et 5 ans, ces compétences croissent très rapidement. C’est pourquoi les enfants de la classe de Gennevilliers, peu concentrés et bruyants au départ, sont devenus grâce à ces activités et à l’écoute bienveillante de l’institutrice et de l’ATSEM, des enfants calmes, concentrés, enthousiastes et chaleureux.
 

Enfin, une des « lois naturelles » de l’enfant soulignée par Céline Alvarez concerne la motivation endogène de l’enfant, c’est-à-dire que pour qu’un apprentissage réalisé par l’enfant soit réellement efficace, la motivation doit venir de l’enfant lui-même. S’il ne pense qu’au bon point ou à la bonne note promise en retour, il va très vite oublier ce qu’il a appris une fois la récompense obtenue. Les élèves de la classe de Gennevilliers, libres de choisir leurs activités, se sont passionnés pour la lecture, les mathématiques, la géographie et la géométrie autant que pour la peinture, les jeux libres ou le dessin. Et cela parce que cette culture a été présentée de manière concrète, globale et attrayante. 
 

Or, il se trouve que la première année, les élèves de moyenne section avaient déjà « pratiqué » l’enseignement traditionnel et donc la validation systématique de leurs choix et de leur travail. à l’inverse, Céline Alvarez faisait attention à garder une attitude neutre, leur demandait s’ils étaient contents de leur activité, sans décréter explicitement que c’était bien. Ces enfants issus du système scolaire traditionnel ont été incapables pendant plusieurs mois de prendre leurs propres décisions sans attendre une validation extérieure. Ils ont ensuite réussi à écouter leurs élans intérieurs, à ne plus se comparer aux autres et à faire preuve d’esprit critique. Une belle victoire pour apprendre à ne pas être dans la perpétuelle dépendance du regard d’autrui.

 

En 2014, le ministère de l’Éducation nationale a décidé de ne pas renouveler l’autorisation de l’expérimentation. Céline Alvarez a donc démissionné et se consacre depuis à faire connaître sa vision de l’éducation fondée sur les neurosciences et sur la pédagogie Montessori, elle-même validée par les recherches scientifiques. Les contenus mis en ligne sur son blog - lamaternelledesenfants.wordpress.com transféré sur celinealvarez.org – ont été visionnés par des centaines de milliers de personnes (1,9 millions de visiteurs depuis 2013). Ils inspirent de nombreux enseignants dans le monde entier, sur ses trois piliers : l’autonomie, la bienveillance et le mélange des âges. Une cartographie situant ces enseignants y est disponible.
 

Si le livre ne répond pas à la question de l’application de ces « lois naturelles » après 6 ans, il montre que l’enfant n’est pas réductible à des données scientifiques mais que celles-ci peuvent aider à mieux le comprendre. Les lois naturelles de l’enfant offre un grand nombre d’informations passionnantes et un témoignage plein d’espoir. • Solange Pinilla

 

 

Article paru dans Zélie n°14 (Novembre 2016) - Crédits photos : © Pierre Hybre / MYOP - Matériel Montessori (hors Gennevilliers) Thacherschoolmilton/Wikimedia commons CC

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