"Nous n'aurons plus d'enfant"

13/6/2016

 

Par Claire de Féligonde, psychologue clinicienne

 


Le choix de ne plus avoir d’enfant peut être vécu de façon ambivalente, pour une femme, un couple, une famille. Ce choix délicat doit être discerné. Le vivre paisiblement demande souvent un vrai chemin, une découverte : celle d’une autre fécondité possible. 

 

Une ambivalence possible
 

La première réflexion, la plus évidente, se fonde sur la raison et naît dans l’intimité du couple. Pourquoi ne souhaitons-nous plus avoir d’enfant ? Comment est vécue la pression de l’entourage ? Du regard de couples qui ont eu plus d’enfants ? De ceux qui ne comprendraient pas l’arrivée d’un autre enfant ? Est-ce une décision bonne, libre et éclairée ? Pèsent des arguments matériels, engendrant la délicate recherche d’un choix à la fois généreux et réaliste, intégrant la santé physique et les aspirations de chacun. Mais il semble difficile de programmer raisonnablement le don dont on est capable. « On ne connaît pas et on ne pense pas assez à nos « forces de dépassement » et aux joies extraordinaires qu’elles donnent » me disait une mère. La question est donc moins : « Pouvons-nous encore nous donner » que « Comment sommes-nous appelés à nous donner ? ».  
 

Deuxième réflexion : la décision prise, comment est-ce que je vis cela en tant que mère ? Au-delà de la raison, qu’est-ce que je ressens ? Une patiente me disait : « Mon mari et moi avons décidé d’en rester à 4 enfants. J’ai vécu une période très dure de regret de la maternité. Pour mon mari, la décision étant prise, le sujet était clos. Je savais que c’était bien pour nous mais j’en souffrais et ne pouvais le lui dire. Je me sentais coupable d’aller mal. C’était comme un sevrage. » 
 

Il y a ce qui se passe en raison et il y a les émotions, qui laissent souvent apparaître une ambivalence. Une fois la décision prise, certaines femmes peuvent ressentir des sentiments mélangés de paix et de tristesse. D’autres vivent une sourde colère envers elles-mêmes, s’en voulant inconsciemment de ne pas pouvoir donner encore et encore. Elles peuvent vivre un véritable deuil de la maternité, un deuil de la grossesse, ou le deuil d’un « tout petit qui vient de moi, qui est à moi, à nous ». 

 

Un questionnement existentiel
 

Dans le cœur de beaucoup de femmes, ne plus avoir d’enfant c’est « mourir un peu ». Cette décision n’est jamais anodine, elle renvoie à la question du rôle de la femme au sein de la famille : à quoi vais-je servir ? Qu’y aura-t-il de nouveau pour moi ? A quoi va servir mon corps de femme ? Cela peut paraître évident : elle reste femme, épouse et mère de ses enfants, sa personne et son corps sont appelés à se donner différemment. Mais dans le cœur d’une femme, cela peut prendre du temps. 
 

Voici les mots d’une patiente soignée pour un cancer de l’utérus : « Lorsqu’après avoir eu ma fille, nous ne voulions plus d’enfant, je me suis dit que cette partie de mon corps serait inutile, cela me dégoûtait même d’avoir mes règles. Et maintenant que c’est justement l’utérus qui est atteint, je me rends compte que cet organe est précieux, même s’il ne sert plus comme avant, il est un beau signe de ma féminité, de ma maternité passée ». 
 

La souffrance est parfois plus profonde, ontologique. Je me souviens d’une femme pour qui ne plus être enceinte ou mère engendrait un sentiment de vide existentiel, du fait d’un véritable phénomène de dépendance. On touche là à la question de la « capacité d’être seul », décrite par le psychanalyste Winnicott. Pour cette femme, il ne s’agissait pas d’une peur d’être physiquement seule - elle avait un mari prévenant et 5 enfants - mais plutôt d’un sentiment d’anéantissement, dès lors que la décision de ne plus avoir d’enfant avait été prise. Les grossesses répétées, les petits enfants à la maison semblaient lui permettre d’éviter de penser à ce qui l’habitait elle, lorsqu’elle n’était pas habitée par un enfant : un sentiment de vide existentiel, d’incomplétude, des questions sur le sens de sa vie de femme. 

 

Il est important que la femme puisse prendre conscience de ses émotions, les exprimer simplement. Il ne s’agit pas de se « prendre la tête », de tomber dans une introspection égocentrique, mais simplement de parler, particulièrement avec son mari. Il faut aussi choisir de vivre cette décision, dans la vie quotidienne, rechercher la paix, vivre sa vie de femme, d’épouse et de mère avec ce nouveau choix. Cela peut prendre du temps, demande parfois une aide extérieure, un soutien spirituel ou psychologique. 

 

Et le mari dans tout ça ? 
 

Certains hommes souffrent de voir leur femme en proie à ce questionnement existentiel : « Je la sens nostalgique quand elle voit des bébés. Je lui dis que son mari, ses enfants sont là. J’ai l’impression de n’être rien parfois. » Cet homme a eu raison d’exprimer son incompréhension, il est bien là, les enfants aussi. C’est en liant écoute tendre et patiente, recherche de compréhension de ce que vivait sa femme et mise en valeur de la vie qui est déjà là qu’il a pu se sentir reconnu. Cet homme a eu un rôle auprès de son épouse, lui montrant la place qu’elle avait, l’aidant aussi parfois à « sortir de sa mélancolie ». 

 

Ce mari a aussi découvert sa propre tristesse de ne plus avoir d’enfant. « Mon mari est d’accord sur le fait de ne plus avoir d’enfant, mais je sens qu’il se dit au fond de lui que ce serait une merveilleuse folie d’en avoir un autre, qu’il rêverait de me voir enceinte à nouveau. » L’homme aussi peut vivre cette ambivalence et en souffrir, à sa manière. « Il va falloir mettre un peu de folie autrement » poursuit cette femme. C’est donc un nouveau projet de vie qui commence pour le couple. 

 

Une révolution familiale 
 

Une telle décision peut être une révolution dans une famille. En thérapie familiale, on parle d’un nouveau cycle de vie familiale. De manière tacite, de nouveaux rôles sont attribués à chacun. Cela concerne les enfants. Leur famille est dite « au complet », le dernier-né deviendra le « petit dernier », parfois particulièrement investi affectivement par les parents. Les enfants ressentent la profondeur d’une telle décision. 


J’ai suivi un jeune garçon qui exprimait dans son attitude très agitée une souffrance qui n’était pas tout à fait la sienne. Il était en quelque sorte un porte-drapeau familial, il exprimait (inconsciemment) la souffrance de ses parents face à cette décision, les émotions que cela engendrait, surtout la frustration de sa mère. En effet ce couple était confronté à de graves problèmes financiers, cette décision s’était imposée à eux et bien que raisonnable, elle n’en était pas moins déchirante. Cela ne signifie pas que les enfants doivent être acteurs de cette décision. Il ne s’agissait pas pour cette mère d’exprimer à son enfant la profondeur de  son chagrin qui serait bien lourd à porter pour lui. Mais une prise de conscience de sa détresse a aidé cette mère à s’apaiser et ainsi apaiser l’ambiance familiale. Sans dévoiler ce qui concerne leur intimité, ce couple a pu parler à ses enfants de cette décision et du fait que la famille allait continuer à vivre, qu’ils étaient heureux d’être leurs parents. 


Une décision de liberté 
 

C’est l’occasion pour la mère d’un questionnement constructif sur sa fécondité : dans quoi peut-elle s’épanouir et se donner ? Comment accueillir cette nouvelle liberté, la partager ? Cette idée fait parfois réagir : en quoi une telle décision  - reprise d’un suivi plus vigilant de régulation naturelle des naissances pour certains, sentiment de frustration dans sa vocation de parent, sentiment d’être contraint par le matériel - engendre une liberté ? La réponse est à chercher dans le couple, dans la famille. « Je me sens coupable d’apprécier de ne plus avoir de bébé à la maison » ai-je aussi pu entendre.


Et pourtant n’est-il pas important et sain d’accueillir chaque période de vie avec la joie qu’elle peut apporter ? Il peut aussi être difficile d’accueillir l’incertitude, la possibilité d’un enfant « surprise ». « Tout ne peut se calculer à 100%, on le comprend bien pour d’autres sujets de vie mais pas pour le nombre d’enfants, pourtant il y a une part d’inconnu » me disait une conseillère conjugale. Cela fait partie des sujets qu’il faut partager à deux. 


Ce nouveau cycle de vie peut devenir une occasion de créativité familiale, l’occasion d’une attention particulière au couple conjugal (à distinguer du couple parental), l’occasion de se souvenir avec les enfants de chaque grossesse et naissance. L’ouverture familiale se fait moins « en interne » mais se concentre davantage sur l’extérieur, c’est un enrichissement. L’amour peut grandir au sein de la famille même si elle ne s’agrandit plus, et se transmettre autour de celle-ci. Cette liberté peut être aussi celle de changer d’avis un jour…

 

Et pour ceux qui n’ont pas choisi ? 
 

Quelle souffrance ! Une femme devenue stérile après une opération me disait : « Accepter ? S’y faire ? C’est très difficile, quasiment impossible. Notre décision a été de regarder devant nous. » Il me semblait en l’entendant que cette décision avait été de vivre, et de faire revivre leur famille qu’elle me décrivait comme « presque morte de ne plus pouvoir s’agrandir. » Cette démarche a été longue et dure mais source de paix, féconde pour eux et pour leur entourage, « même si la souffrance reste bien sûr. » 

 

Quand on a la foi 
 

La psychologie ne suffit pas. La recherche de liberté dans la décision, la communication des émotions, l’accueil d’un nouveau choix de vie, tout cela doit prendre sa source dans ce qui fonde en profondeur la famille et le couple. Si c’est à Dieu que vous avez confié votre foyer, c’est lui qui éclairera le mieux votre décision. Il est marquant de voir combien la prière éclaire une période de réflexion, apaise lorsque la décision est prise. 


Jésus, n’est-il pas venu pour « donner la vie en abondance » ? Est-ce réservé aux femmes, aux couples désirant un enfant ? La vie qui semble plus évidente lorsqu’elle se concrétise par l’arrivée d’un enfant est donnée à tous les foyers, avec ou sans enfant à venir. Elle peut sembler plus mystérieuse lorsqu’elle revêt d’autres formes de fécondité, de don de soi, de transmission de l’Amour au sein et autour de la famille, mais elle est bien réelle. Il y a un appel particulier de Dieu pour les couples qui n’attendent pas ou plus d’enfant, pour les familles qui ne « s’agrandissent plus ». Le cœur, lui, est toujours appelé à s’agrandir sans mesure dans l’amour. •

 

 

Article paru dans Zélie n°10 (Juin 2016) - Crédit photo : George Hodan/publicdomainpictures.net CC

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